N°250 Les Européens : idiots utiles d’un nouvel Empire ottoman

Le vendredi 24 juillet, le président Recep Tayyip ERDOGAN a participé à la première prière organisée dans l’ex-basilique Sainte-Sophie depuis sa reconversion en mosquée.

Durant la campagne des élections municipales turques de 2019, le , le président ERDOGAN avait averti que « le temps était venu » de faire de Sainte-Sophie une mosquée à la place du musée créé en 1934 par Mustafa Kemal ATATÜRK.

« Une telle décision est susceptible de provoquer la colère des chrétiens et d’attiser les tensions avec la Grèce voisine » fit alors immédiatement observer Le Monde, considérant sans doute encore que la déclaration du président turc n’était qu’une bravade électorale, qui ne serait probablement jamais suivie d’effet.

Ancienne basilique, ancienne mosquée, aujourd’hui ancien musée

Le , un décret du Conseil d’État turc a décidé la réouverture de Ayasofya  au culte musulman comme mosquée.

Comme un symbole, Recep Tayyip ERDOGAN a choisi pour la première prière le jour du 97e anniversaire du traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie moderne et que le président, nostalgique de l’Empire ottoman, appelle souvent à réviser.

Sainte-Sophie reste en Turquie étroitement associée à la prise de Constantinople en 1453 par le sultan Mehmet II, dit le Conquérant. Une fanfare ottomane était d’ailleurs présente sur le parvis de l’édifice vendredi 24 juillet.

24 juillet 2020, première prière du vendredi dans et devant l’ex-basilique Sainte Sophie 

Depuis le 27 mars 1994, depuis qu’élu maire d’Istanbul, il est apparu au plus haut niveau dans le paysage politique turc, Recep Tayyip ERDOGAN ne devrait plus guère surprendre les chroniqueurs politiques qui se targuent d’être de fins connaisseurs de la Turquie. 

Alors qu’ils ont pu l’observer pendant 26 ans, comment expliquer que tant de “spécialistes” de la Turquie soient  (ou fassent semblant d’être ?) encore surpris des prises de positions et des déclarations de l’actuel président turc ?

L’Histoire nous enseigne que les individus qui partagent les mêmes convictions politiques, ou qui sont victimes des mêmes présupposés idéologiques, sont souvent affectés du même manque de lucidité et du même aveuglement.

Les plus chauds partisans de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, n’ont pas vu la réalité, ou n’ont pas voulu la voir, pour qu’advienne à tout prix la grande Europe de leur rêve.

Le rêve vire au cauchemar. On sait aujourd’hui à qui la faute.

Nul besoin de dresser un long réquisitoire pour savoir à qui incombe la  faute. Par contre dans l’espoir qu’ils apprennent à ouvrir enfin les yeux et les oreilles, il ne faut pas oublier de rappeler à ceux qui nous ont  le plus fourvoyés, la teneur de leurs écrits les plus délirants.  

Le nombre de pièces à charge est énorme. Mais il suffit de quelques écrits choisis parmi les plus emblématiques pour comprendre comment tout cela est arrivé, comment notamment tant de gens de gauche, ou se prétendant tels, ont pu se laisser abuser par les belles paroles pro Union européenne d’ERDOGAN,  tout en ignorant délibérément toutes ses déclarations totalement  contraires aux fameuses valeurs de l’Europe.

En 2004, après le cinquième élargissement qui fit passer l’Union européenne de 15 à 25 États membres le 1er mai, dans l’attente du sixième élargissement (25 + 2) prévu pour le 1er juillet 2007, l’ambiance était joyeuse à Bruxelles, rien ne semblait pouvoir entraver d’autres élargissements, dans un futur proche. Dans cette atmosphère euphorique, l’adhésion de la Turquie semblait acquise à très court terme.

Tous ceux qui avaient le mauvais goût d’afficher leur opposition à cette perspective, avaient droit à des cours de géopolitiques, délivrés par des maîtres chroniqueurs, se prétendant tous plus savants les uns que les autres en matière de turquerie, d’islam et de laïcité.

En décembre 2004, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, Laurent JOFFRIN, a publié un article dans le journal qu’il dirigeait alors, titré :  “Pourquoi il faut leur dire oui“.

La relecture de cet article, 16 ans après sa parution, permet de mesurer à quel point l’un des  chroniqueurs spécialistes autoproclamés les plus influents avait pu manquer de clairvoyance et  de culture ottomane.

Entre 2004 et 2020, l’Europe, le monde musulman en général et le Moyen-Orient en particulier  ont connu de tels  bouleversements imprévus, qu’on ne peut  reprocher aujourd’hui à un chroniqueur de s’être lourdement trompé hier.

Tel est l’argument que Laurent JOFFRIN et ses homologues ne cessent d’essayer de faire valoir.

Des bouleversements pas prévus, mais pas imprévisibles

Depuis la Seconde guerre mondiale,  les chroniqueurs politiques de tous bords aiment à rappeler l’impéritie de leurs ainés qui se sont montrés incapables de  prévoir les graves conséquences de la montée du nazisme en Allemagne, incapables de dénoncer la duperie d’Adolf HITLER. Ils jugent  très sévèrement leurs anciens, en se demandant comment ils avaient pu être assez naïfs pour croire ce fou sur paroles,

Plus exactement, en faisant hypocritement semblant de se demander, car ils connaissent bien sûr la réponse.

Après la terrible boucherie de la Première guerre mondiale, les dirigeants politiques des démocraties occidentales, et leurs électeurs plus encore, étaient prêts à toutes les lâchetés pour éviter la guerre.

C’est pour dénoncer l’attitude insensée des politiques alors en responsabilité, que Winston CHURCHILL prononça l’une de ses plus célèbres phrases : “Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre.”

“L’opium des intellectuels” n’a cessé de faire des dégâts dans les têtes.

Raymond ARON, ami et condisciple de Jean-Paul SARTRE et Paul NIZAN à l’École normale supérieure, fut le rare philosophe, sociologue, politologue, historien et  journaliste français, a avoir su faire preuve de clairvoyance avant et après la Seconde guerre mondiale.

Face aux totalitarismes, il resta un défenseur du libéralisme, à contre-courant d’un milieu intellectuel pacifiste et de gauche alors dominant. En 1955, Il dénonça dans son ouvrage L’Opium des intellectuels, l’aveuglement et la bienveillance, voire la fascination, des intellectuels à l’égard des régimes autoritaires en général, et des régimes communistes en particulier. Le titre fait bien sûr référence à la célèbre formule marxiste « la religion, opium du peuple », exprimant ainsi (non sans une certaine malice) d’une part le parallélisme entre communisme et religion et d’autre part l’attrait irrationnel que la violence révolutionnaire exerce sur les intellectuels.

Raymond ARON fait la critique sévère  des  intellectuels, qui sont impitoyables aux défaillances des démocraties, mais qui sont si indulgents aux plus grands crimes, sous réserve qu’ils soient commis au nom des doctrines auxquelles ils adhérent quasi  religieusement.

Raymond ARON est mort en octobre 1983, 6 ans avant la chute du Mur de Berlin. Il n’aura donc pas eu la satisfaction d’entendre ses plus farouches détracteurs reconnaître sans honte : Raymond ARON avait raison, se sentant obligés d’ajouter, hélas !

Depuis la fin du système soviétique, la consommation excessive d’opiacés idéologiques a continué à faire perdre la vue et parfois la raison à nombre d’intellectuels, qu’ils viennent de la gauche, de la droite ou du centre.

Les intellectuels orphelins du communisme bolchévique ont trouvé en un temps record une idéologie de substitution à servir. Ils ont réussi à passer directement de la “dictature du prolétariat”, à ce que l’on pourrait appeler la  “dictature des droits de l’homme”.

D’anciens admirateurs de Robespierre, de Trotski, de Lénine, de Staline, de Mao, ou de Pol Pot, ayant excusé, voire cautionné, toutes les violences révolutionnaires, sont ainsi devenus en une chute de mur, les défenseurs les plus intransigeants de l’État de droit, prompts à dénoncer comme violence policière, tout usage de la force par les forces de l’ordre.

Paradoxalement, parmi les valeurs que l’Union européenne revendique, ce sont celles qui étaient le plus étrangères au monde soviétique qui sont devenus leurs valeurs de prédilection, respect sourcilleux des droits de l’homme, libre circulation des personnes, et liberté religieuse et culturelle notamment.

Jusqu’à la création de Solidarność en Pologne, les Européens sympathisants communistes partageaient largement l’opinion que Staline avait résumé dans une boutade : “Le pape combien de divisions ?“.

Bien sûr, dès lors, ils réévaluèrent le “pouvoir de nuisance” de l’Église catholique contre le monde soviétique, mais aucun d’entre eux ne pouvait admettre que ce serait l’élection d’un pape polonais qui signerait la fin  du système communiste en URSS.

Les raisons de la fin de l’Union soviétique toujours en discussion

La fin de l’Union soviétique, le 25 décembre 1991, fut pour tous les anciens sympathisants communistes, même pour ceux qui s’étaient éloignés du Parti depuis très longtemps, une profonde blessure, une blessure d’amour propre surtout. Rien n’est plus douloureux en effet que de devoir reconnaître qu’on s’est longuement trompé, plus encore quand on a affiché sa suffisance intellectuelle face à l’obscurantisme religieux.
Mercredi 26 août, Gustave KERVERN et Benoit DELÉPINE, étaient les invités de l’émission matinale Boomerang, sur France Inter, animée par Augustin TRAPENARD. Évoquant le malaise qu’il avait, pour continuer à faire son métier d’humoriste et de réalisateur, Benoit DELÉPINE confessa : “On ne s’est jamais vraiment remis de la faillite du système communiste“.
L’idéologie communiste, faite de marxisme-léninisme, a bénéficié d’une promotion si efficace et si convaincante que les gens de droite, comme les gens de gauche, ont fini par lui prêté une sorte de vérité scientifique.

Pour les anciens, militants du Parti communiste, sympathisants communistes, compagnons de route du Parti communiste, pour tous les apôtres  de l’Union de La gauche, en France et dans le monde, la disparition de l’Union soviétique fut une énigme, qui continue à les hanter. L’historien Marc FERRO écrivit en 2009, “Les Russes ne voyaient pas le rapport entre la chute du Mur et la remise en cause du communisme...”

À droite, les opposants au système soviétique espéraient pouvoir endiguer sa progression, et étaient parfois prêts à tout pour cela, mais aucun n’imaginait sérieusement pouvoir vaincre mortellement l’adversaire. La disparition de l’Union soviétique fut donc pour eux une sorte de “divine surprise“.

L’Histoire qui fait les hommes, ou les hommes qui font l’Histoire ?

Dans La Chute finale, son premier livre,  publié en 1976, à une époque où aucun politologue n’imaginait la fin probable (possible ?) de l’Union soviétique, Emmanuel TODD, bien seul,  avait osé prédire « la décomposition de la sphère soviétique » au moyen d’une approche historique et démographique.

Au moment de la parution, le Parti communiste français était encore le parti dominant idéologiquement la gauche et  le climat international était à la Détente, c’est pourquoi l’ouvrage eut un faible retentissement en France, et tomba rapidement dans l’oubli, jusqu’à sa redécouverte entre 1989 et 1991.

Bien que l’historien Marc FERRO considère rétrospectivement qu’il s’agit du « succès le plus mémorable de la clairvoyance dans l’analyse critique », l’analyse de TODD n’est toujours pas unanimement partagée.

L’aspect visionnaire du travail du démographe ne fut jamais vraiment contesté, car il n’était pas sérieusement contestable. Par contre nombreux furent les politologues a relativiser la performance prédictive d’Emmanuel TODD.

Une question les hantaient : Comment pouvait-on écrire en 1976 que la fin du système soviétique était inéluctable alors que deux événements historiques majeurs de la fin du vingtième siècle n’avaient pas  encore eu lieu ?

1 – 0ctobre 1978 : intronisation de Jean-Paul II, premier pape polonais.

2 –  Mars 1985 : élection de Mikhaïl GORBATCHEV, Secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’URSS.

 Le communisme soviétique  a-t-il disparu  parce que cela correspondait au “sens de l’Histoire”?, ou les hommes ont-ils finalement le pouvoir de façonner l’Histoire ?

Après 1989, et plus encore après  1991, cette question philosophique est revenue en force dans tous les esprits. Les marxistes-léninistes avaient affirmé avec assurance que les religions étaient condamnées à disparaître et que le communisme était appelé à triompher sur la terre entière, pour des raisons objectives.

La chute du Mur de Berlin vint donc semer un grand trouble chez tous ceux qui avait professé le matérialisme historique.

Dans son encyclique Divini Redemptoris publiée en 1937, le pape Pie XI, avait déclaré le communisme «intrinsèquement pervers », moralement.

Dans son ouvrage, La chute finale, publié en 1976, Emmanuel TODD, avait déclaré  le système soviétique “intrinsèquement pervers”, économiquement.

Paradoxalement, alors que le livre d’Emmanuel TODD avait tout pour les conforter dans leur certitudes, puisqu’il pointait les conditions objectives  (économiques, démographiques, et sociales), qui condamnaient à terme le système soviétique, tel qu’il était, les tenants du matérialisme historique se sont surtout penchés sur les conditions subjectives, qui ont conduit à, et ont accéléré, la disparution de l’URSS.
C’est ainsi, de façon très surprenante, que les anciens adversaires de la Guerre froide, les partisans de l’Ouest et les partisans de l’Est, en sont venus à partager  pour un temps la même conviction :  “Le système soviétique était certes malade,  mais il n’est pas mort tout seul,  ceux qui l’ont tués s’appellent Jean-Paul II et Mikhaïl GORBATCHEV.
Les libéraux disaient cela pour exprimer leur gratitude aux deux hommes qui, à leurs yeux, avaient eu le grande mérite de mettre un terme à un régime politique qui les désespérait.

Tandis que les anciens supporters de l’Union soviétique disaient cela pour dénoncer les deux hommes qui étaient, à leurs yeux, coupables d’avoir précipité la fin d’un régime qui portait leur espérance.

Décembre 1991 fin de l’Union soviétique, avril 2005 mort de Jean-Paul II.

En 1991, les deux hommes considérés comme les principaux acteurs de la fin de la Guerre froide avaient déjà reçu autant d’hommages, que de marques  d’ingratitude et d’inimité.

Mikhaïl GORBATCHEV, élu président de l’Union soviétique en mars 1990,  alors qu’il avait reçu le prix Nobel de la paix en octobre 1990, fut contraint à démissionner  en décembre 1991

Alors que le président GORBATCHEV restera probablement dans l’Histoire l’homme auquel l’humanité est le plus redevable, à l’Est  comme à l’Ouest, de nombreux observateurs politiques occidentaux, ont l’indécence de minimiser, voire contester, ses grands mérites.

Quant aux Russes, qui, à en croire les enquêtes d’opinion,  affichent aujourd’hui si peu d’estime pour lui, ils oublient légèrement que sans GORBATCHEV la fin de l’empire soviétique se serait très vraisemblablement terminée dans un bain de sang, comme en Yougoslavie.

Le président soviétique hors du paysage politique et médiatique, le pape Jean-Paul II resta seul sous le feu de la critique de tous ceux qui, plein d’amertume,  ne pouvaient pas oublier la triste fin de la patrie du communisme. Resté seul en ligne de mire, le pape eut droit ainsi à une double part  d’animosité et d’hostilité, jusqu’à sa mort en avril 2005.

Après la disparition du modèle soviétique, les sociaux démocrates pouvaient espérer bénéficier d’un gain d’intérêt pour leur modèle, et conséquemment de bien meilleurs résultats électoraux. Il pouvaient  espérer récupérer les voix d’anciens communistes dépités par l’effondrement du système soviétique.

Il n’en fut rien. Non seulement, ni les sociaux démocrates ni les sociaux libéraux ne bénéficièrent pas d’embellies, mais ils suivirent rapidement le même chemin du déclin, que  les partis communistes quelques années avant.

En Europe, les élections  ont été de plus en plus cruelles pour les sociaux-démocrates, dont la politique s’est muée au fil du temps en un social-libéralisme revendiqué.  Résultat en 2018, sur les 27 pays de l’Union européenne, seuls 5 étaient encore dirigés par des “sociaux-démocrates”. Le lent déclin de la social-démocratie semble désormais inéluctable.

Le déclin des partis communistes en Europe de l’Ouest antérieur 1991

De nombreux journalistes politiques ont toujours tendance à vouloir relier le début du déclin des partis communistes de l’Europe de l’Ouest à la fin de l’Union soviétique. Cette vision des évolutions est biaisée, notamment dans le cas du parti communiste français. Le déclin du PCF a débuté bien avant. Lorsqu’on observe les résultats électoraux depuis la Libération, moment où le PCF était a son optimum, on constate que c’est à partir de la signature du  Programme commun de gouvernement adopté en  par le Parti socialiste, le Parti communiste français et certains radicaux, que le parti communiste a vu ses scores électoraux décliner.

En 1976, lors des élections municipales, pour la première fois depuis sa création en 1971, le parti socialiste a dépassé le parti communiste.  Ce que, après la Libération, la SFIO n’avait jamais réussi à faire.

On voit sur les tableaux ci-dessus que, de la veille d’octobre 1989 à décembre 1991, les résultats électoraux du PCF n’ont pas été réellement modifiés. Il faut noter qu’en raison du fort aux d’abstention aux élections européennes de 2019 (49,88 %), le vote pour le  PCF ne représente que 1,19 % des électeurs inscrits, PS 2,96 % et RN 11,16 %

Ce recentrage du PCI, additionné à sa forte poussée aux élections de 1976 (maximum historique avec plus de 34 % des voix), suggère l’idée d’un « compromis historique » entre les deux plus grands partis italiens (PCI et DC) pour former un gouvernement d’union face à la crise politique et économique. Berlinguer trouve un

Le 9 novembre 2018, Sainte Sophie déjà sous haute surveillance policière et militaire

Pourquoi il faut leur dire oui

Article de  Laurent JOFFRIN, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, publié le 13 décembre 2004

LA TURQUIE EN EUROPE ? Ah non ! Un pays trop différent, trop oriental, trop puissant, qui dissoudra l’idée d’un continent à la culture homogène, repoussera les frontières de l’est à une distance indéfinie et minera la cohésion politique de l’Union.

Aussi impressionnants soient-ils, ces arguments reposent sur une vision dépassée, fausse et, pour tout dire, archaïque de l’Europe à construire. Non, l’Europe ne sera pas la projection à l’échelle continentale du modèle national. Elle n’aura pas une culture homogène, un héritage religieux commun, des frontières fixes justifiées par l’histoire et la géographie, un pouvoir simple et fort qui exprime l’unité d’un peuple et d’un territoire.

Si tel était le cas, bien sûr, la Turquie n’aurait rien à faire en Europe. Vaste pays musulman qui jouxte à l’est l’Irak, la Syrie, l’Iran, la Géorgie et l’Arménie, pays qui reste autoritaire à certains égards, où l’islam prétend encore régenter la société et où la femme reste souvent opprimée, placé au centre d’une diaspora turcophone de quelque 200 millions de personnes, la Turquie a vocation à devenir un pays charnière, utile mais extérieur à cette Europe bien de chez nous.

Mais est-on si sûr qu’il s’agisse là de la bonne Europe ? A-t-elle d’ailleurs jamais été pensée comme telle ? L’Europe, avant tout, est une construction politique. C’est par l’adhésion volontaire à des principes de liberté politique et économique que l’on est jusqu’ici devenu européen, plus que par une vocation géographique. Avant d’être une terre, l’Europe est une idée. Pour cette raison, l’Union a longtemps récusé l’adhésion de pays parfaitement européens. La Grèce, le Portugal, l’Espagne ont du attendre des lustres avant de rejoindre la CEE. Étaient-ils étrangers à l’Europe ? Non : ils refusaient la philosophie des droits de l’Homme. Pour adhérer, il a fallu qu’ils l’adoptent.

Autrement dit, les nations ne naissent pas européennes. Elles le deviennent. Comment expliquer, sinon, que les pères fondateurs aient accepté le principe de l’adhésion turque dès 1959 ?

C’est-à-dire un an après la signature du traité de Rome… Ignoraient-ils à l’époque que la rive Est du Bosphore, dans tous les manuels de géographie, était en Asie ? Que la Turquie était peuplée de Turcs, c’est-à-dire, pour l’essentiel, de musulmans ? Non : pour eux l’Europe était moins une expression géographique qu’un projet politique. Par contiguïté spatiale, elle peut s’étendre au-delà des frontières de principe dès lors que les principes sont communs. Souvent démocrates-chrétiens, les grands ancêtres ne voyaient pas l’Union comme un club chrétien. Pour eux, répétons-le, l’Europe était une idée avant d’être une terre.

Objet juridique non-identifié, l’Union ne repose pas sur la tradition mais sur la volonté. Elle ne procède pas du passé mais de l’avenir. Un peu comme la nation de RENAN, elle est un référendum de tous les instants, le produit d’un acte conscient et libre bien plus qu’une réalité culturelle. Elle se définit par sa ferveur démocratique, sa volonté d’équité sociale et une politique étrangère de négociation et de coopération plus que de confrontation.

Il y a un « rêve européen » fondé sur l’extension indéfinie des droits de l’Homme, sur l’équilibre social et sur la coopération internationale, rêve dans lequel Jeremy RIFKIN, intellectuel américain, voit la meilleure chance de réussir l’entrée dans le XXIème siècle (1). On peut discuter les thèses de RIFKIN, les trouver trop optimistes dans un monde tragique et violent. Il se trouve néanmoins que cette doctrine est la nôtre. Au fond, sont européens ceux qui la partagent.

A partir de là, tout s’éclaire. La Turquie n’est pas en Europe ? Edgar MORIN le conteste avec beaucoup d’arguments. A vrai dire, c’est une nation duale. Par sa situation géographique, son histoire, sa culture, elle est à la fois européenne et asiatique. Renouant avec une de ses traditions, elle veut désormais se tourner vers l’Ouest. En tout cas, elle est plus développée que la Roumanie, plus laïque que la Pologne, moins atlantiste que la Hongrie et plus favorable à l’Union… que la Grande-Bretagne.

Son économie ne pourra guère nous concurrencer plus qu’aujourd’hui puisque nous sommes déjà en Union douanière avec elle. Sa population croit trop vite ? Comme partout ailleurs, elle cessera de le faire quand elle sera développée, c’est-à-dire bientôt. La Turquie a déjà fait passer sept ou huit grandes réformes qui la rapprochent à chaque fois de la norme juridique européenne. Il reste une marge ? Certes. Mais le sens du mouvement n’est pas douteux.

Dans dix ans, terme prévu des discussions, la Turquie sera alignée sur la philosophie des droits de l’Homme. Et si elle ne l’est pas ? Eh bien, c’est tout simple : elle ne pourra pas adhérer.

On dit que son entrée compliquera la décision européenne et repoussera encore la perspective fédérale. Mais au fait, où en est le fédéralisme européen ? On a fait passer depuis de longues années « l’élargissement avant l’approfondissement », autrement dit l’extension avant la cohésion. La constitution européenne en voie de ratification exclut formellement tout fédéralisme (sinon Tony BLAIR l’aurait récusée).

Un nouvel élargissement ne changera rien à cette situation. La cohésion ne viendra pas d’une soudaine et bienheureuse fixité des frontières. Comme le disent Jacques DELORS, Joshka FISCHER et bien d’autres, elle naîtra de l’action volontaire d’un petit nombre de pays décidés à aller plus loin dans l’intégration et qui entraîneront les autres. La question turque n’y changera pas grand-chose.

Reste la grande question, le véritable aliment, au fond, de toutes les oppositions : l’islam. Quatre-vingts millions de musulmans ? Une folie ! Mais précisément : l’intégration d’un vaste ensemble islamique enrichit l’idée européenne. Il sera démontré à la face du monde – à la face du monde musulman, y compris parmi les minorités présentes en Europe – que le « choc des civilisations » n’est pas inéluctable et que l’islam, comme le catholicisme, le protestantisme ou le judaïsme, est bien compatible avec la démocratie.

Démonstration heureuse et surtout utile : elle crée un pôle démocratique puissant en terre d’Islam et déploie comme jamais l’influence occidentale en Orient. Quatre-vingts millions de musulmans adhèrent d’un coup à la philosophie des droits de l’Homme : quelle victoire ! L’Union européenne est un empire fondé sur le contrat. Mais elle ne pratique qu’un seul impérialisme : celui des valeurs. Par ce moyen, elle a déjà fédéré un continent. La Turquie ne sera rien d’autre que sa prochaine conquête.

(le mercredi 8 décembre)

Laurent JOFFRIN

Fethullah Gülen

[Le 20 août 2020, 15 H35, S. Ö., Istanbul] :  En 1900, un habitant sur quatre de l’Empire ottoman était chrétien. En 2020, on  évalue le nombre total des chrétiens en Turquie à 400 000, sur une population de plus de 83 000 000  d’habitants, soit  un habitant sur plus de deux cents.