N° 079 Le vote populiste et nationaliste ne tombe pas du ciel

Comment on passe du vote communiste au vote Lepéniste :

suivez le guide.

Le 7 mars 2012, dans une interview au Journal du Dimanche, l’humoriste Jamel DEBBOUZE, de façon inattendue, se faisait politologue et donnait sa définition inédite de l’électeur populiste (en l’occurrence votant Front National) : « C’est un [ancien électeur] communiste au chômage qui s’est fait cambrioler deux fois d’affilée ».

Dans l’article N° 077 L’Union européenne face au reste du monde en mai 2019, à la veille du Brexit (?) nous avons longuement analysé les raisons pour lesquelles les électeurs qui votaient traditionnellement pour le Parti communiste votent désormais très souvent pour le Rassemblement national.

Notre façon de voir les choses reste contestée par tous ceux qui ne veulent pas admettre la vérité des chiffres. Cette semaine, Jean-François KAHN, donne son point de vue, qui reprend en grande partie nos conclusions.

Nous vous invitons à lire son article avant de relire, dans l’article N° 077, ce qui traite du même sujet.

Le vote populiste et nationaliste ne tombe pas du ciel

En France, la date précise à partir de laquelle le vote populiste et nationaliste n’a fait que croître par étapes est désormais bien connue. On a même donné un nom au virage pris en mars 1983 par le gouvernement d’union de la gauche dirigé par Pierre MAUROY : on l’appelle constamment le tournant de la rigueur.

C’est à partir de cette date que le vote communiste, qui était jusqu’alors très important [1981 : 1er tour des élections présidentielles PCF (15,35%) et PS (25,85 %),  1er tour des élections  législatives nombres, suffrages exprimés pour le  PCF (16 %) et  pour le PS (36%)], n’a cessé de décroître. Au 1er tour des élections législatives de 2017 le PCF n’a recueilli que 2,72% des suffrages exprimés.

Les dirigeants européens ont follement oublié la fonction «tribunitienne» que remplissaient tous les partis communistes de l’Europe de l’Ouest. Tribun du peuple, les PC servaient les défavorisés, qu’ils défendaient, et contraignaient la société à écouter ceux qu’elle négligeait. De la classe ouvrière ils assuraient la représentation et traduisaient les revendications, en même temps qu’ils en effectuaient l’intégration dans la société.

Non seulement cette fonction essentielle s’est délitée avec l’éclatement du monde ouvrier, mais la mission protestataire, qui demeure, n’est plus accomplie par les communistes. Ce sont presque partout en Europe, les partis populistes et nationalistes qui tendent à remplir cette fonction. En France, le FN est désormais, électoralement, le premier parti ouvrier.

Non seulement les socio-démocrates ne se sont pas inquiétés de la perte d’influence des partis communistes, mais ils s’en sont réjouis, pensant naïvement que ceux qui quittaient la gauche communiste s’arrêteraient à la gauche socialiste. Les socio-libéraux ont même théorisé cyniquement la façon dont la gauche pouvait gagner les élections en se passant du vote ouvrier de gauche.

En 2011, en France, un laboratoire d’idée proche du Parti socialiste , Terra Nova, est aller jusqu’à  publier un sidérant mode d’emploi que l’on peut relire à profit ci-dessous :

Aucun des électeurs qui a changé son vote communiste pour un vote populiste et nationaliste n’a probablement lu le rapport de Terra Nova, mais tous ont anticipé par leur vote, son contenu.

Sans états d’âmes, et en pleine irresponsabilité politique, les rédacteurs du document préconisaient en effet à la gauche socialiste, de délaisser les électeurs traditionnels de la gauche communiste, indécrottables franchouillards, pour s’adresser en priorité aux Français de fraîche date, qui ne pouvaient rester insensible, en raison de leurs origines, à un discours multiculturel, et antiraciste, sous réserve qu’il soit bien construit, certains diront, suffisamment dramatisé.

Depuis 2011, depuis la parution du livre de Renaud CAMUS Le grand remplacement, le mot remplacement ne peut être utilisé qu’avec précaution. Précisons donc bien que nous ne parlons pas de démographie ethnique mais de démographie électorale. Cette précaution établie, la stratégie électorale que propose Terra Nova à la gauche, n’est rien d’autre qu’un grand remplacement.

Le tournant de la rigueur de 1983, marque la date du divorce politique entre la gauche et les « travailleurs », comme les appelait à l’époque Georges MARCHAIS.

On peut également fixer les dates à partir desquelles a commencé le divorce culturel et sociétal entre les travailleurs français de vieille souche, et la gauche culturelle.

1970,  création par CABU du Beauf, personnage de bandes dessinées, Français de souche, borné et raciste.

1971, sortie du film, Le Chagrin et la Pitié , documentaire franco-germano-suisse réalisé par Marcel OPHULS.

1973, traduction de La France de Vichy, historiographie de la France sous l’Occupation,ouvrage de Robert PRAXTON.

1975, film, Dupont la joie, qui dénonce le racisme ordinaire des petits blancs.

1981, film, Au bon beurre, qui dépeint les turpitudes d’un épicier-crémier faisant du marché noir à Paris sous l’Occupation.

Autant d’années, autant d’étapes qui marquent la progression du dénigrement, lent mais constant et continu, de la France en général et des Français d’en bas en particulier, par les Français d’en haut. On remarquera que pour dénigrer le comportement des Français pendant la guerre, les dénigreurs ont eu la prudence et la sagesse d’attendre la mort du Général DE GAULLE (9 novembre 1970).

Pour « conforter la nation » (expression utilisée par François HOLLANDE le 9 octobre 2012 dans son discours à la Sorbonne), il est important que les tout nouveaux immigrés acquièrent, comme leurs aînés, l’envie de devenir des citoyens français de plein droit, mais il est non moins important que les nouveaux et les anciens Français les plus modestes se sentent fiers de le demeurer.

Comment les jeunes Français, qui devraient avoir de la reconnaissance et de l’affection pour les aînés qui leur ont transmis un immense héritage architectural, économique, scientifique et culturel, pourraient-ils garder une certaine estime d’eux-mêmes, et de leurs ancêtres, alors que depuis les années 1970, on leur rappelle à longueur d’émissions que leurs pères ont été collaborateurs, racistes, antisémites, esclavagistes, colonialistes, etc. ?

Depuis la Libération, les historiens se sont moins préoccupés de savoir qui avait sauvé les  75 % des Juifs épargnés, que de dénoncer qui avait livré les 26% de Juifs déportés. C’est pourquoi les Français ont fini par croire qu’ils étaient tous plus ou moins « les enfants de ces salauds » qui avaient passé beaucoup de temps sous l’Occupation à spolier les Juifs et à envoyer aux Kommandanturs des lettres pour les dénoncer.

Entretien avec Jacques SÉMELIN  (CNRS) sur son livre “La survie des juifs en France”

Aujourd’hui, combien de nos compatriotes ont conscience qu’en cachant des dizaines de milliers de Juifs, le peuple français, majoritairement antisémite mais nullement génocidaire, a écrit sous l’Occupation une des pages les plus glorieuses de l’histoire de France ? Cette page de gloire est tellement paradoxale, surprenante et méconnue, que peu d’entre eux la connaissent.

Même si le comportement de certaines personnalités a pu être un facteur important, parfois décisif, on ne peut réduire le mérite d’une telle prouesse humanitaire à un nombre très limité d’acteurs, pour des raisons arithmétiques simples.

Lucie AUBRAC disait : « peu de Français étaient effectivement résistants, mais si tous les Français non-résistants avaient dénoncé les résistants qu’ils croisaient, la Résistance aurait été rapidement et totalement anéantie ». De même, peu de Français ont été reconnus Justes, mais si tous ceux qui ne l’ont pas été avaient souhaité la mort des Juifs rencontrés, il y aurait eu en France autant de Juifs déportés qu’en Europe Orientale.

Les exercices de repentance sont salutaires pour la bonne santé morale d’un peuple, mais ils deviennent délétères s’ils ont seuls droit de cité. Certains discours sont tellement singuliers et répétitifs qu’on peut parler à leur endroit d’une véritable incitation à la haine de soi.

il est fou de rappeler continument les crimes d’une minorité de Français, en omettant le plus souvent de rappeler de conserve, le courage des nombreux héros humbles et ordinaires qui ont aidé la Résistance et qui ont porté assistance aux personnes menacées .

Sans trahir en rien la vérité historique, Il est urgent de reprendre un récit national qui soit ni glauque ni peint en rose, un récit qui jette juste un regard bienveillant pour un pays où on doit vivre ensemble, un récit national positif.

La préférence nationale vient de la gauche

Dans l’Histoire, non seulement la préférence nationale n’a pas été ignorée par la gauche, mais c’est une notion qui vient de la gauche. C’est ce que Christian JELEN tenait à rappeler dans un article qu’il avait écrit quelques mois avant sa mort et qui fut publié dans l’hebdomadaire Marianne, le 22 juin 1998 :

« Il suffit de parler de préférence nationale pour déclencher l’hystérie des prêcheurs du conformisme pluriel, Le Monde, Les Verts, les trotskistes, les gauchistes de FO et de la CFDT, les communistes, certains socialistes, des chefs du RPR et de l’UDF, etc. «La préférence nationale, martèlent-ils, c’est Le PEN, c’est l’extrême droite.» Désolé de les contredire: la préférence nationale n’a pas été inventée par Le PEN. Elle ne date pas non plus de Vichy. Elle plonge ses racines dans l’histoire du mouvement ouvrier. D’où sa résonance dans l’électorat populaire.

La protection des travailleurs nationaux est au cœur des débats de la 1re Internationale, créée en 1864 à Londres. Ses fondateurs, dont Karl MARX, veulent contrôler les mouvements de main-d’œuvre afin que les patrons ne puissent recourir aussi facilement aux travailleurs étrangers pour briser une grève ou faire baisser les salaires

Pour de nombreux sociologues, la fin du sentiment de commune appartenance, la fin d’une forme de fierté nationale, remonterait en France aux évènements de mai 1968.

Les étudiants, qui voulaient changer le monde, qui se pensaient immodestement l’avant garde éclairée du monde du travail, ont mal vécu que les ouvriers, dont-ils se voulaient si proches, aient refusé de s’associer à leur aventure révolutionnaire.

Le peuple n’a pas voulu les suivre, les étudiants, élites en devenir, ont en quelque sorte répudié le peuple.

Fierté : ce sentiment ne semble plus pouvoir être revendiqué que par des minorités. On rencontre nombre d’automobilistes fiers d’être Bretons, Corses, Catalans, etc. Chaque année, dans toutes les grandes villes de France, lors de festives Gayprides, les homosexuels affichent fièrement, très librement, leur orientation sexuelle. Par contre, il est très difficile de se dire fier d’être Français, sans se voir suspecté de sombres tendances nationalistes.

L’élection de François MITTERRAND à la présidence de la République sur un programme d’union de la gauche, le 10 mai 1981, fut le chant du cygne du programme commun de la gauche. Paradoxalement la participation de quatre ministres communistes au gouvernement a marqué le début de la descente aux enfers du PCF avec toutes les conséquences politiques et sociologiques que cela a entrainé.

Le Pari communiste français, comme son nom l’indique, s’est construit sur une double ambition, promouvoir, servir l’internationalisme prolétarien et défendre les travailleurs français. C’est ce double visage qui a fait du PCF, pendant près d’un quart de siècle, le premier parti de France.

L’affaire dite du  « buldozer de Vitry »

Le 24 décembre 1980 au matin, 300 travailleurs maliens quittaient le foyer qu’ils occupaient sur le territoire de la commune de Saint-Maur  (municipalité de droite), et étaient transportés pour être hébergés dans un bâtiment en cours de rénovation à Vitry-sur-Seine (municipalité communiste). Commençait alors la fameuse affaire dite du « bulldozer de Vitry ».

À cette date le Parti communiste français était tout puissant dans ce qui s’appelait encore la ceinture rouge. Dans la banlieue parisienne les tensions, qui commençaient à apparaître entre les ouvriers  d’origine européenne et les travailleurs immigrés venant d’Afrique, inquiétaient de plus en plus la direction du “parti des travailleurs“.

Il suffit d’écouter le discours de Georges MARCHAIS, plaidant à l’époque pour l’arrêt de l’immigration, pour comprendre ce qui est passé par la tête du maire communiste qui a ordonné la destruction à coup de bulldozer de l’escalier donnant accès au local de la SONACOTRA, où devait être logés les 300 travailleurs maliens.

Régis de CASTELNAU, avocat engagé, proche du mouvement ouvrier français, devenu dans les années 1970 un des avocats du Parti communiste français (PCF) et de la CGT, a donné en 2012 dans le magazine Causeur sa version des choses.

Extrait de l’article de Régis de CASTELNAU [ Causeur, 15 octobre 2012]

Que craignait à l’époque le Parti communiste ?

Que les cités ouvrières, qu’en général il gérait, se transforment sous la pression du chômage, de la pauvreté mais aussi d’une immigration déséquilibrée, en « territoires perdus de la République », qu’au sein de ces territoires, le marché de la drogue devienne une économie de substitution, c’était leur crainte. Les dirigeants du PCF, forts de leur expérience de terrain, avaient parfaitement vu le danger, témoin de premier rang, je peux en attester. La déchirure du lien social, le communautarisme, la division des classes populaires, tout cela les préoccupait au premier chef. À juste titre.

Ce qu’ils avaient combattu, essayé de conjurer, sous les accusations, les injures et les quolibets, s’est produit. Les ouvriers sont partis, les plus pauvres d’entre eux devenant des « périurbains ». Ils l’ont fait avec leurs bagages, mais en oubliant leurs armes, et la plus importante d’entre elles, « la conscience de classe ». Celle que le Parti communiste avait réussi à forger entre les deux guerres et surtout dans la Résistance. Aujourd’hui, le Parti communiste effondré, marqués par un fort sentiment d’abandon, les ouvriers votent en nombre pour le Front National, pendant que les intellectuels dominants du Parti socialiste théorisent la nécessité de les passer par pertes et profits.

On fait mine aujourd’hui de découvrir les « territoires perdus de la république », on s’effarouche de l’économie de la drogue, on s’affole devant les kalachnikovs, on pleure sur le vote ouvrier capté par le Front National. On cite abondamment BRUSTIER-HUELIN et Christophe  GUILLUY. Trop tard ?

En janvier 1981, cinq mois avant les élections présidentielles, la gauche socialiste et le Parti communiste était redevenus  plus concurrents qu’alliés. L’union de la gauche avait été rompue en 1977. Le PS (22%) avait dû attendre les législatives de 1978  pour arriver à dépasser le PC (20%) pour la première fois depuis 1945. Alors que François MITTERRAND avait pu obtenir au premier tour  des élections présidentielles (32%) en 1965 et  (43%)  en 1974, grâce à sa candidature unique d’union de la gauche, le PC présenta en 1981 un candidat face à lui au premier tour. On sait aujourd’hui que le PC (15%) ne souhaitait pas la victoire de François MITTERRAND (26%). Il alla jusqu’à faire voter l’appareil du parti contre lui. Par chance pour François MITTERRAND, Jacques CHIRAC (15%) ne souhaitait pas non plus la réélection de Valéry GISCARD d’ÉSTAING ( 28%), et fit voter ses militants les plus surs pour la gauche. Dans ce chassé croisé, ce fut MITTERRAND qui gagna.

À la veille du scrutin le combat entre le PS et le PC fut intense. L’affaire du bulldozer de Vitry fut bien sûr utilisé pour ramener le PC à son passé stalinien. On a du mal à imaginer qu’en 1981 le PC fut accusé d’être raciste. Il faut relire l’article de Jacques DEROGY publié dans l’Express le 3 janvier 1981, intitulé 1981 Racisme – le bulldozer du P.C

Si elle s’était produite en 1965 ou 1974, l’affaire du bulldozer de Vitry n’aurait certainement pas fait grand bruit. Mais en 1981, sentant le pouvoir leur tendre les bras les socialistes voulurent à tout crin se démarquer des méthodes musclées du PC et de la CGT. Ils tinrent à se montrer scrupuleusement respectueux des droits de l’homme et de l’État de droit, une façon de se démarquer du PC, et surtout le moyen de rassurer les électeurs centristes qui hésitaient encore à voter pour la gauche.

En acceptant de participer au gouvernement de Pierre MAUROY les communistes  ont été contraint de modifier leur discours.. Ils l’ont tellement modifié que leurs électeurs traditionnels ne l’ont plus reconnu.  En 1984, lors des élections Européennes le score de la liste du PC chute à 11,20% , tandis que liste Front National  franchit pour la première fois la barre des 10%, en se plaçant juste derrière avec 10,95%.  Le PC a changé son discours, ses électeurs traditionnels  ont commencé à modifier leur vote. En abandonnant toute référence à la préférence nationale, les communistes ont perdu en 40 ans la quasi totalité de leurs bastions électoraux situés dans les bassins industriels.

En 2019, les quelques municipalités que dirige encore le PC se caractérisent toutes par une forte proportion de population  d’origine immigrée. Son électorat a changé, “ses valeurs” aussi.

À l’occasion du mouvement des gilets jaunes, de nombreux observateurs politiques ont noté une porosité croissante entre le Rassemblement National et La France insoumise.  De nombreux responsables politiques s’en offusquent, comme si les électeurs étaient assignés à voter toujours pareillement.

Une élite démocratique est celle qui représente réellement le peuple qui l’a élue, comprenant et traduisant ses attentes et ses craintes.

Aujourd’hui en Europe en général, et en France en particulier, les  peuples  ne s’estiment pas vraiment représentés par les élites: ils ont la triste impression que celles-ci constituent une caste à part, vivant dans un autre monde où elles trouvent leurs projets et leurs relations.

Un sentiment de «trahison» provient de ce fossé: l’élite est devenue dans nos pays citoyenne du monde, d’où son éloignement ressenti. Elle n’a plus vraiment les mêmes problèmes que le peuple, resté, lui, citoyen de son quartier et de sa ville.

[Le 23 juin 2019, 11 H00, M-L. P., Perpignan] : À Arles-sur-Tech, ancienne ville minière, la gauche communiste a toujours été omniprésente.  Aux élections européennes de 2019, la liste du parti communiste a fait moins de 4 % (3,59 %) et celle du Rassemblement national près de 30 % (29,58). On constate facilement les mêmes mutations dans pratiquement tous les bassins industriels, anciens fiefs du PC.