N° 148 – “Moi, je pense à l’avenir de mes enfants !”

Quand le coronavirus dissipe le mirage de la mondialisation heureuse, il est urgent de se préoccuper de la résilience des Européens.

 

« Moi, je pense à l’avenir de mes enfants ! ». Depuis plus d’un an, depuis le début du mouvement des gilets jaunes (novembre 2018), et plus encore depuis le 5 décembre 2019, début du mouvement de contestation de la réforme des régimes de retraites proposée par le gouvernement d’Édouard PHILIPPE, cette phrase ressort en boucle dans les reportages concernant la crise sociale qui affecte actuellement la France.

Pour être sûr d’être bien compris, ceux qui prononcent ces mots, ajoutent très souvent : « Moi, je ne pense pas qu’à ma gueule ! ».

Ces fortes paroles résument, à leurs yeux, le sens profond de leur engagement et de leur mobilisation dans la lutte. Elles visent à souligner la générosité, la noblesse de leurs combats, et surtout veulent insister sur la conscience aigüe qu’ils ont de leurs responsabilités parentales.

Pour les grévistes et les manifestants, toutes les actions qu’ils font, aussi dures soient-elles, aussi pénalisantes soient-elles pour des millions de Français, n’ont qu’un but : faire advenir un monde meilleur, pour leur progéniture, voire pour l’humanité toute entière.

« Vaste programme ! » ou « lourde tâche !»  dirait le général DE GAULLE.

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Comment pourrait-on ne pas être en empathie avec ceux qui affichent un tel souci des leurs et des autres ?

Si, après de longues semaines de troubles et de désagréments, tant de Français déclarent encore comprendre les revendications des manifestants, c’est, précisément, parce qu’ils ne sont pas insensibles au discours altruiste qu’affichent avec un indéniable talent les porte-parole des grévistes.

Dans un monde qui se montre de plus en plus inconséquent et individualiste, comment ne pas saluer le sens des responsabilités de tous ceux qui se préoccupent de l’avenir de leurs descendants ?

La responsabilité est certes une des vertus cardinales que l’on peut espérer de parents nourriciers, mais elle ne vaut que si elle est éclairée par la lucidité. Penser l’avenir de ses enfants en ne se préoccupant que du régime de retraite qu’ils pourraient avoir dans plus de quarante ans, c’est oublier qu’avant d’espérer toucher une pension, il faut essayer de rester en vie dans un pays solvable.

Or, sans sombrer dans le catastrophisme, avant de penser à après, après, après demain, il est légitime de s’interroger sur ce que peut être l’état du monde, de l’Europe et de la France, demain.

Aujourd’hui, la planète ne va pas bien, le monde ne va pas bien, l’Union européenne ne va pas bien, comment imaginer que dans un tel environnement, dans quarante ans, la France ressemblera encore à celle d’aujourd’hui ?

Les analyses prospectives construites avec les données d’hier s’avèrent très rarement pertinentes, et encore moins prémonitoires. Combien de courbes, qui ont été hâtivement prolongées, se sont avérées illusoires.

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La prévision est difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir“.

En utilisant ce proverbe danois, en cherchant à faire rire, l’humoriste Pierre DAC a lancé une phrase loufoque, mais pas vide de sens.  Rien de plus hasardeux en effet que de prévoir l’avenir, surtout lorsqu’il est lointain.

Penser au devenir de ses enfants, à très long terme, en ne prenant en compte qu’un paramètre, en l’occurrence le montant de leur “éventuelle future” retraite, c’est imaginer une histoire du monde bien linéaire, sans mauvaises surprises. C’est oublier que l’histoire est tragique.

En 36 ans, de 1957 (création de la Communauté économique européenne) à 1993 (création de l’Union européenne), les Européens de l’Ouest du continent sont devenus de plus en plus convaincus que l’Europe, sous la protection du parapluie atomique américain, c’était LA garantie de paix.

En 2020, à l’Ouest, les Européens se montrent plus soucieux de l’avenir de la faune, de la flore et du climat, que de la paix dans le monde. Comme si la seule catastrophe qu’ils redoutent encore soit celle liée au réchauffement climatique.

Pourtant pour les plus anciens qui n’ont pas perdu la mémoire, après le 31 janvier, après le Brexit, les motifs d’inquiétude ne manquent pas.

Contrairement à ce que de nombreux Européens croient aujourd’hui, pour eux, la catastrophe écologique n’est ni la seule qu’ils doivent redouter, ni la plus prochaine. Avant 30 ans, d’ici 2050, échéance fixée par le GIEC, le monde connaitra de grands bouleversements.

En décembre 2019, lorsque nous avons commencé à écrire ce texte, nous pensions que ce qui modifierait vraisemblablement très prochainement le cours de l’Histoire serait dû à de graves crises migratoires, militaires, ou économiques, entre autres. Fin février 2020, nous sommes contraints de confesser que nous avions totalement oublié le domaine sanitaire.

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Le coronavirus a dissipé le mirage de la mondialisation heureuse.

L’importance que prend aujourd’hui au niveau mondial l’épidémie de maladie à coronavirus, qui a commencé en Chine au début du mois de décembre, réveille en sursaut tous les endormis. L’événement imprévisible a fait en quinze jours bien davantage que toutes les alertes portées contre le mirage de la mondialisation heureuse. La peur que suscite ce virus potentiellement mortel rend pitoyables et risibles les remontrances faites aux peuples lorsqu’ils redoutent les ouvertures obligées des frontières et les flux migratoires incontrôlés.

Alors que sur les chaines de télévision du monde entier les journalistes reporters parlent tous derrière un masque de protection, les responsables de la santé public, craignant les effets délétères d’une panique généralisée, cherche à tenir les propos les plus rassurants, en relativisant la mortalité de la maladie.

On entend en ce moment d’inquiétude des « experts » banaliser l’épidémie à coronavirus en la comparant à une celle d’une mauvaise grippe.

Il faudra attendre pour savoir si cette épidémie est banale d’un point de vue sanitaire, par contre on sait déjà qu’au niveau économique et politique, l’apparition de ce nouveau virus a révélé l’insigne fragilité du modèle industriel mondialisé que les Occidentaux ont eu la folie de mettre en œuvre depuis plus de trois décennies.

Les places boursières sont les premières à avoir bien compris la gravité du problème. En effet, toutes les bourses ont salué l’arrivée du coronavirus à la baisse. Elles savent en effet, dès à présent, que cette crise sanitaire provoquera une baisse sensible de la croissance mondiale.

Depuis 2008, les traders attendent une nouvelle crise financière. En mars 2019, l’ancien numéro deux de la Bourse de New York était formel. Il fallait se préparer à vivre une crise financière mondiale sans précédent avant la fin 2020. Plus dévastatrice encore que celle qui a secoué la planète en 2008, cette crise serait cette fois non plus causée par les mauvais placements des banques mais par le niveau extrêmement élevé de l’endettement des États.

Dans la difficile situation sanitaire et économique actuelle, la survenue d’une crise financière d’envergure pourrait être absolument catastrophique pour tous les pays qui ont abandonné, de façon parfaitement inconséquente, par principe, toute idée d’autosuffisance dans le domaine alimentaire et médical, et toute idée d’autonomie de décision dans le domaine industriel.

Si par malheur, la mondialisation irénique se transformait en vaste foire d’empoigne, pour arriver à faire face à une situation économiquement et socialement anarchique, les pays les plus dépendants seraient condamnés à mettre en œuvre, par nécessité, des mesures particulièrement impopulaires et douloureuses, que seuls les peuples ayant une résilience exceptionnelle se montrent capables de supporter.

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Les peuples ayant une résilience exceptionnelle.

On mesure communément en laboratoire la résistance des matériaux, en leur faisant subir des tests de traction, de compression, de torsion, de flexion, de cisaillement etc. On peut ainsi connaître les limites qu’il ne faut pas dépasser, pour éviter les ruptures et les déformations irréparables.

Le terme de résilience, désigne l’aptitude à survivre à des événements particulièrement douloureux. Mais la résilience est bien plus qu’une simple capacité de résistance. Comme le dit Boris CYRULNIK, qui a consacré à ce phénomène une importante partie de ses travaux, la résilience est caractéristique d’une « personnalité blessée mais résistante, souffrante mais heureuse d’espérer quand même ».

Après la Seconde Guerre mondiale, les spécialistes de psychiatrie post traumatique et de pédopsychiatrie ont longuement étudié la résilience des individus. Les spécialistes du domaine ont pu ainsi constater l’importance primordiale des relations affectives avec les proches. Il semble bien établi aujourd’hui, que, selon les liens d’affection qu’il a pu conserver, ou recouvrer, un individu sera plus ou moins armé pour faire face aux souffrances et aux malheurs de la vie.

Par contre pour la résilience des peuples, il s’avère impossible de la prévoir, ni pour les gouvernants, ni pour les gouvernés, ni encore moins pour les agresseurs extérieurs éventuels. Il n’existe aucun expert capable de la calculer. On peut juste la connaître après coup dans les livres d’Histoire.

Comme les exploits sportifs, les exploits des peuples face à l’adversité sont souvent imprévisibles. Il est surtout aventureux de parier qu’ils ne pourront jamais se reproduire.

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[Le 31 décembre 2019, 19 H55, J. M., Nanterre] : On ne peut pas écouter sans beaucoup d’émotion L’Appel du komintern, chant révolutionnaire allemand composé à l’occasion du 10 ème anniversaire de l’Internationale Communiste, paroles écrites par Franz JAHNKE en 1926 :

Les meilleurs des nôtres
Sont morts dans la lutte
Frappés, assommés
Enchaînés dans les bagnes.  [de STALINE ?]