N° 153 “Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce que c’est un homme, ou sinon…”.

Albert CAMUS, Le premier homme, page 66, Gallimard (1994)

Il y a 60 ans, Albert CAMUS disparaissait lors d’un accident dans l’Yonne

«  Nous sommes le lundi 4 janvier 1960. Albert CAMUS rentre à Paris dans la voiture de Michel GALLIMARD, en compagnie de la femme et de la fille de ce dernier. Il vient de passer les fêtes de fin d’année en famille dans sa propriété de Lourmarin, dans le Vaucluse. Initialement, l’auteur de l’Étranger a prévu de rentrer en train, mais son éditeur lui propose d’effectuer le voyage dans sa voiture. Voyage qui leur sera, à tous deux, fatal.

Il est 14 h 15. La Facel Vega de Michel GALLIMARD fait une brusque embardée sur la Nationale 5 (actuelle D606) à la hauteur de Villeblevin, dans le nord de l’Yonne. Le véhicule s’écrase contre un platane. L’écrivain, qui occupe le siège avant-droit, est tué sur le coup à l’âge de 47 ans. »

L’Yonne républicaine (le 4 janvier 2017)

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Il y a 60 ans, jour pour jour, la France perdait un écrivain, un philosophe, un romancier,… et un journaliste résistant.

Lorsque Albert CAMUS est mort, deux ans après avoir reçu le prix Nobel et cinq ans avant que Jean-Paul SARTRE ne refuse ce même honneur, la grande majorité des Français fut loin de mesurer  l’importance de cette disparition.  

En pleine Guerre d’Algérie, à vingt jours de la semaine des barricades à Alger, l’Européen d’Algérie, Albert CAMUS était loin d’être adulé par les foules.

Dans les années 60, pour la gauche intellectuelle,  qui monopolisait alors le droit de penser, et de parler, la violence était légitime dès lors qu’elle était révolutionnaire.

À l’époque, non seulement les mots d’Albert CAMUS ne pouvaient pas être compris, mais l’auteur de L’étranger était déclaré coupable de les avoir écrits.

Après la chute du mur de Berlin, les plus zélés des compagnons de route du parti communiste soviétique, les maoïstes, les “pol-potistes”, etc,  se sont empressés de faire oublier le soutien qu’ils avaient apporté aux diverses “dictatures du prolétariat”.

En 2020, Jean-Paul SARTRE n’est plus considéré comme un maître à penser. En 2020, non seulement la plupart des anciens staliniens et trotskistes ne présentent toujours pas d’excuses pour les millions de crimes commis par STALINE et TROTSKI, leurs idoles, mais ils osent, sans honte,, revendiquer l’abolition de la peine mort et condamner les violences policières.

Aujourd’hui, plus personne n’a la tentation d’accuser Albert CAMUS d’être un suppôt du colonialisme. En Algérie il est même considéré comme un des plus grands écrivains algériens.

Depuis que la violence djihadiste frappe en métropole, les Français découvrent la pertinence, la puissance,  et la grande clairvoyance  des écrits et des propos d’Albert CAMUS.

Un bref extrait de son livre posthume Le premier Homme, et les 13 minutes du discours qu’il a prononcé à Stockholm, devraient  suffire à éclairer tous ceux qui ne connaissent pas, ou qui connaissent mal,  l’auteur  de la Peste.

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Extrait : Le premier Homme

« 1905. Son père avait vingt ans. Il avait fait, comme on dit, du service actif contre les Marocains. Jacques se souvenait de ce que lui avait dit le directeur de son école lorsqu’il l’avait rencontré quelques années auparavant dans les rues d’Alger. M. Levesque avait été appelé en même temps que son père. Mais il n’était resté qu’un mois dans la même unité. Il avait mal connu Cormery selon lui, car ce dernier parlait peu. Dur à la fatigue, taciturne, mais facile à vivre et équitable. Une seule fois, Cormery avait paru hors de lui. C’était la nuit, après une journée torride, dans ce coin de l’Atlas où le détachement campait au sommet d’une petite colline gardée par un défilé rocheux. Cormery et Levesque devaient relever la sentinelle au bas du défilé. Personne n’avait répondu à leurs appels. Et au pied d’une haie de figuiers de Barbarie, ils avaient trouvé leur camarade la tête renversée, bizarrement tournée vers la lune. Et d’abord ils n’avaient pas reconnu sa tête qui avait une forme étrange. Mais c’était tout simple. Il avait été égorgé et, dans sa bouche, cette boursouflure livide était son sexe entier. C’est alors qu’ils avaient vu le corps aux jambes écartées, le pantalon de zouave fendu et, au milieu de la fente, dans le reflet cette fois indirect de la lune, cette flaque marécageuse. A cent mètres plus loin, derrière un gros rocher cette fois, la deuxième sentinelle avait été présentée de la même façon. L’alarme avait été donnée, les postes doublés. A l’aube, quand ils étaient remontés au camp, Cormery avait dit que les autres n’étaient pas des hommes. Levesque, qui réfléchissait, avait répondu que, pour eux, c’était ainsi que devaient agir les hommes, qu’on était chez eux, et qu’ils usaient de tous les moyens. Cormery avait pris son air buté . « Peut-être. Mais ils ont tort. Un homme ne fait pas ça . » Levesque avait dit que pour eux, dans certaines circonstances, un homme doit tout se permettre et tout détruire. Mais Cormery avait crié comme pris de folie furieuse : “Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce que c’est un homme, ou sinon…”. Et puis il s’était calmé. “Moi, avait-il dit, d’une voix sourde, je suis pauvre, je sors de l’orphelinat, on me met cet habit, on me traîne à la guerre, mais je m’empêche. »

Le Premier homme page 66

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[Le 4 janvier 2020, 14 H15, G. G., Lourmarin] :  Triste anniversaire !