N° 167 Andrzej NOWAK :« POUTINE prend au sérieux la gloire de l’Armée rouge. »

 Ce spécialiste de la Russie, de renommée mondiale,  professeur à l’Université Jagellonne, vient d’accorder un long entretien au journal Le Figaro. Un article qui mérite d’être lu.

Andrzej NOWAK (né en 1960 à Cracovie) est l’un des historiens, les plus renommés et l’un des plus influents de la Pologne moderne. Il est professeur à l’Université Jagellonne et à l’Institut d’histoire de l’Académie polonaise des sciences de Varsovie, où il dirige la Section d’histoire de l’Europe de l’Est et des empires des XIXe et XXe siècles.

Ses principaux domaines de recherche sont: l’histoire culturelle et politique de l’Europe de l’Est aux 19e et 20e siècle. Il a publié plusieurs livres sur les relations polono-russes.

GRAND ENTRETIEN – Spécialiste de renom de la Russie à l’université Jagellonne de Cracovie, président du dialogue polono-russe, cet historien conservateur évoque le conflit entre Varsovie et l’UE et la tension polono-russe.

Par Laure MANDEVILLE

Publié le 2020.02.07

Andrzej NOWAK montre comment Vladimir POUTINE a profité de l’isolement politique de la Pologne – largement injustifié selon NOWAK – pour noircir son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale, et imposer a contrario son récit d’une Armée rouge placée «du côté du bien». Peu connu en France, où le lien avec la gauche intellectuelle polonaise est plus étroit, son point de vue iconoclaste qui sous-estime les dangers de la réforme judiciaire en Pologne, incarne les deux visages du conservatisme polonais, à la fois en bataille contre les «donneurs de leçons bruxellois» et l’eurasisme poutinien.

LE FIGARO. – Vous êtes l’un des meilleurs spécialistes de la Russie en Pologne. La relation russo-polonaise traverse une zone de tempête sur la question de l’Histoire. Que cache cette crise?

Andrzej NOWAK. – Cette querelle est une vieille querelle, qui n’a pas commencé en décembre, et ne concerne pas seulement la Pologne, la Lituanie ou l’Ukraine. Elle a trait à un sujet majeur d’interprétation historique: le fait de savoir ce que représente l’Union soviétique dans l’histoire de la Russie. L’URSS a-t-elle été une «force du bien», comme le soutient POUTINE, qui n’est pas un communiste, mais a en tête sa contribution à la grandeur de la Russie et de son empire? Si on adopte une telle position, on doit reconnaître que cet empire n’a jamais été plus grand que sous Staline. De l’autre côté, il y a la position de la Pologne, et de tous ceux qui comprennent les pertes humaines incommensurables qu’a infligées le communisme en Russie et dans les pays voisins. Selon Le Livre noir de Stéphane COURTOIS, cette idéologie a provoqué la mort de 100 millions de personnes. Bien sûr, certains continuent de contester ce chiffre, mais il est impossible d’ignorer les victimes qui sont des millions.

C’est le fond de la réponse que le premier ministre Mateusz MORAWIECKI a faite après l’attaque lancée par POUTINE contre la Pologne à propos de la Seconde Guerre mondiale, en soulignant que l’URSS avait été essentiellement une force maléfique, responsable d’avoir infligé des pertes incroyables au peuple polonais (à Katyn, par exemple, où 20.000 officiers ont été assassinés par l’Armée rouge) mais aussi à d’autres pays, et surtout en Russie même, peuple qui a été le plus frappé.

Ce qu’il y a de nouveau dans cette vieille querelle, c’est qu’elle est désormais connectée au contexte de la politique polonaise. La Pologne est en effet accusée par une partie influente des médias internationaux et du monde universitaire, selon moi largement à tort, d’être un vecteur important de l’antisémitisme, et elle est même vilipendée pour avoir été supposément coresponsable de l’Holocauste! C’est un sujet très sensible. Alors que de lourds malentendus se sont installés entre l’UE et le gouvernement actuel, accusé d’être trop nationaliste et autoritaire, POUTINE a jugé le moment idéal pour lier sa défense de la grandeur de l’Union soviétique à une attaque contre la Pologne, en développant l’idée qu’elle n’était pas suffisamment reconnaissante d’avoir été libérée par l’Armée rouge, mais aussi qu’elle aurait été une force du mal. C’est évidemment un mensonge éhonté. La Pologne a été le premier pays à se battre militairement contre HITLER et à avoir été envahie des deux côtés, par les nazis et les Soviétiques, après le pacte MOLOTOV-RIBBENTROP en septembre 1939. Mais la campagne de POUTINE a été très habilement ciblée.

Si vous lisez le numéro de janvier de la revue Russia in Global Affairsune publication politologique influente, vous y trouverez un débat entre politologues et historiens russes, qui explique ouvertement que le moment est idéal pour attaquer la Pologne, et qu’il doit lier les attaques sur l’antisémitisme polonais à une défense du rôle soi-disant impeccable de l’Armée rouge, vision qui évacue le pacte MOLOTOV-RIBBENTROP ou le présente simplement comme un moyen temporaire de sauver des vies. L’un desdits historiens, Alexeï MILLER, très proche du Kremlin, note même que cette thèse sera bien acceptée en Europe. Mais à mon avis, cela n’a pas bien fonctionné. Car le déni du pacte MOLOTOV-RIBBENTROP et des crimes de masse de l’Armée rouge était trop énorme. Le but extérieur n’a donc pas été rempli. Mais POUTINE poursuit aussi un but interne, en attaquant l’image de la Pologne. Il organise une campagne de haine pour montrer à son opinion qu’il a un ennemi extérieur.

« POUTINE prend au sérieux la gloire de l’Armée rouge.

                   Pour lui, ce n’est pas seulement une manipulation à des fins géopolitiques. »

Andrzej NOWAK

Pourquoi la Pologne?

C’est très simple. POUTINE veut masquer les problèmes actuels en mettant en avant la grande victoire de l’URSS contre HITLER. C’est un moyen de sceller l’unité. Or la Pologne ayant été la première à se battre contre HITLER, alors que STALINE était alors le partenaire d’HITLER, elle représente une contre-force clé pour réfuter l’idée que l’URSS a toujours été du côté des libérateurs. Bien sûr, il y a aussi les Estoniens, les Lettons, les Lituaniens et les Finlandais. Mais la Pologne est le pays le plus influent du groupe et c’est pour cela qu’il est ciblé à l’approche de la date anniversaire. Il s’agit de paralyser l’effort des Polonais visant à rappeler que la réalité a été beaucoup plus complexe.

Pensez-vous qu’il y a un réflexe psychologique viscéral chez POUTINE, pas seulement un calcul géopolitique. Après tout, il est l’enfant de cette historiographie soviétique et croit sans doute partiellement à ce récit «grandiose»?

C’est une question difficile, mais je peux apporter un élément de réflexion. Je suis actuellement président du Dialogue polono-russe. Je le mentionne, car j’ai récemment eu une conversation avec mon prédécesseur, le professeur Adam Daniel ROTFELD. Il m’a raconté en détail sa conversation avec POUTINE pendant le voyage de ce dernier à Auschwitz en 2009. Il dit que POUTINE était sincèrement ému par les questions historiques. Donc, oui, il prend cette question de la guerre et de la gloire de l’Armée rouge au sérieux, ce n’est pas seulement une manipulation à des fins géopolitiques. Contrairement à ce que suggèrent beaucoup d’observateurs, il n’est pas seulement corrompu et cynique, même s’il est aussi ces deux choses. Il y a d’autres ressorts. Il veut croire à la grandeur de la Russie impériale soviétique, dont il est le défenseur.

Vous dites que les critiques occidentales formulées contre le gouvernement polonais ont encouragé POUTINE. Mais la résolution du Parlement européen qui a déclenché sa colère a pris position pour la version défendue par la Pologne, et présentait bien l’Allemagne nazie et l’Union soviétique comme cosignataires du pacte MOLOTOV-RIBBENTROP. POUTINE a-t-il été exaspéré qu’on ait occulté que l’URSS avait été les deux: partenaire d’HITLER et vainqueur de l’Allemagne nazie?

Bien sûr que l’URSS a été les deux, mais on ne peut pas dire que rappeler le pacte MOLOTOV-RIBBENTROP est une version polonaise de l’Histoire! En septembre 1939, l’URSS a envahi et occupé la moitié de la Pologne, c’est un fait. Il y a eu aussi des faits évidents d’antisémitisme en Pologne. Mais dire que la Pologne a été coorganisatrice de l’Holocauste, c’est un mensonge. Il y a les faits et l’interprétation. Pour POUTINE l’interprétation de la Seconde Guerre est essentielle. Sur son site présidentiel, vous pouvez d’ailleurs lire des débats de plusieurs heures qu’il a eus avec des historiens russes, le jour où la Russie a attaqué la Crimée. Ce jour-là, il débattait de la grande Histoire! Et donnait ses instructions sur la manière de l’écrire.

Pendant cette séance, les historiens russes ont d’ailleurs dit que l’Armée rouge s’était très bien conduite, et que les Lituaniens et les autres Baltes faisaient preuve d’ingratitude, car ce qu’a fait l’Armée rouge a été si grand que cela efface tout le reste. Voir POUTINE s’immiscer ainsi dans ces débats est stupéfiant. Ici, en Pologne, je n’imagine aucun de nos présidents se livrer à cet exercice!

Vous avez évidemment raison sur le pacte MOLOTOV-RIBBENTROP. Mais sur l’immixtion du pouvoir dans le débat historique, beaucoup d’observateurs polonais reprochent au gouvernement d’avoir engagé une réécriture de l’Histoire qui idéalise le passé de victime innocente et héroïque de la Pologne. Ils estiment que cette tentation a affaibli la crédibilité de Varsovie dans sa bataille légitime contre Moscou.

Un exemple va dans ce sens: la calamiteuse loi sur l’Institut de la mémoire nationale, introduite il y a deux ans. Cette loi voulait criminaliser tout travail historique qui aurait mentionné ou défendu l’idée d’une responsabilité totale de la Pologne dans l’Holocauste. J’ai protesté activement, car je suis par principe absolument opposé aux lois historiques, qui se multiplient. Aucune loi ne devrait dire comment écrire ou enseigner l’Histoire. Fort heureusement, elle a été retirée. C’est pourquoi vous ne pouvez comparer la situation légale de la Pologne et celle de la Russie, où des mentions critiques du rôle de l’Armée rouge continuent de faire l’objet de sanctions pénales. Beaucoup de personnes ont récemment fait de la prison pour avoir écrit des remarques critiques sur l’Armée rouge, des blogueurs notamment, qui ont fait jusqu’à un an de camp de travail. Mais en Pologne, où la plupart des universités sont contre la vision de l’Histoire de l’actuel gouvernement, il n’y a pas de soumission ni de contrôle de l’État sur le monde scientifique. Autre différence, en Russie, 100 % des médias télévisés et la majorité des autres organes de presse, sont contrôlés par l’État. En Pologne, il y a un contrôle sur la télévision d’État mais cela représente 30 % du marché télévisuel. Le reste est privé et défend des visions très différentes, notamment sur l’antisémitisme. Il y a un débat historique acharné, pas un récit unique imposé d’en haut.

Vouloir se débarrasser des monuments à l’honneur des soldats soviétiques n’est-ce pas une erreur, vu le sacrifice de millions de Russes?

Ce sujet est tellement manipulé qu’il faut revenir aux faits. Les monuments construits voulaient incarner la libération par l’Armée rouge des territoires où ils sont érigés. Mais pour beaucoup de Polonais, pour la majorité, ce n’était pas une libération, mais l’installation d’un autre système de non-liberté, non démocratique et très cruel. Ces monuments visaient aussi à montrer l’appartenance de nos pays à la zone soviétique, ils étaient les contours symboliques de l’influence russe. C’est pour cela qu’après 1989, ils ont été traités comme tels, et qu’on a jugé qu’il fallait les enlever – ce qui a été fait, même s’il en reste quelques douzaines sur des centaines. Il faut ajouter que dès le début, on a décidé qu’on ne toucherait pas aux tombes des soldats de l’Armée rouge. Les symboles de domination soviétiques doivent être bannis, mais les tombes sont respectées, fleuries, même de manière privée. Elles représentent en effet quelque chose dont nous devons être reconnaissants. Les Polonais éprouvent en fait un sentiment double à l’encontre de l’Armée rouge. Oui, elle a sauvé la Pologne d’HITLER, mais les mains dans lesquelles elle nous a fait tomber, n’étaient pas bienveillantes.

De ce point de vue, que pensez-vous de l’ouverture géopolitique d’Emmanuel MACRON à la Russie pour l’ancrer en Europe?

Je suis désolé de dire que ce n’est pas très sage. Car il est évident que pour POUTINE, l’élément le plus attractif de la relation avec la Chine, c’est que cette dernière n’exige rien, en termes de valeurs démocratiques, à condition que la Russie s’aligne sur ses intérêts. Cela signifie que ce n’est pas l’Occident qui va influencer la Russie, mais la Russie qui va influencer ses partenaires occidentaux, et les forcer à abandonner leurs exigences sur les valeurs. Le président MACRON peut faire une ouverture, mais il n’étendra pas l’influence de l’Occident, il étendra l’influence russe en Europe. Pas celle de TOLSTOÏ, TCHEKHOV, mais celle de Vladimir POUTINE et de l’ex-KGB.

Vous avez maintes fois affirmé, comme le gouvernement polonais actuel, que l’Europe ne devait pas imposer ses valeurs libérales à la Pologne, plus conservatrice, attachée à ses valeurs chrétiennes. Ces thèmes sont repris également par Moscou. Assiste-t-on à une alliance inattendue entre Moscou et Varsovie?

C’est une comparaison absolument erronée. Pourquoi? Parce que quand le gouvernement polonais dit que les partenaires européens ne devraient pas traiter la Pologne comme ils le font, il ne s’agit pas de défendre des valeurs politiques non-européennes ni de détruire les valeurs européennes. En ce qui concerne le système judiciaire par exemple, il a été explicitement dit par la Commission de Venise en janvier, que la Pologne ne devrait pas introduire des changements institutionnels qui existent en Allemagne par exemple, parce qu’elle est une jeune démocratie. Cet aveu révèle les doubles standards utilisés. C’est tellement impérialiste dans l’approche, que cela devrait faire rougir les bureaucrates européens! Pourquoi autoriser quelque chose dans la «vieille Europe» et ne pas l’autoriser dans la «jeune Europe»? Pourquoi cette approche condescendante? Par nos traditions et nos valeurs culturelles, nous sommes aussi vieux que vous! Que signifie, d’ailleurs, être européen? Cela ne devrait pas être décidé par Bruxelles, ni par Le Figaro ou le Guardian, mais par un débat contradictoire.

Budapest et Varsovie ont autant le droit de définir l’Europe que Paris ou Berlin. On ne peut comparer ce désir de débat avec l’approche de POUTINE, qui dit clairement vouloir créer une «alternative» à l’Europe, en construisant une idéologie eurasienne. Je ne parle évidemment pas de toute la Russie, mais cette idéologie eurasienne, qui façonne aujourd’hui en profondeur l’élite politique russe est dans son essence à mon avis semi-fasciste et profondément antieuropéenne. Rien de tel en Pologne, où l’on se querelle sur le type de valeurs que l’on veut choisir pour l’Europe: multiculturalisme ou valeurs chrétiennes. La question est de savoir si c’est un débat valide, ou si les autorités de Bruxelles ont déjà décidé pour nous.

Votre désir de débat est légitime. Mais la question de l’indépendance de la justice ne va-t-elle pas au-delà d’un conflit idéologique? Êtes-vous inquiet pour l’indépendance des juges?

Pourquoi l’indépendance des juges serait-elle fragilisée en Pologne et pas à Berlin par des institutions semblables? Le danger que je vois aujourd’hui pour la démocratie à travers tout l’Occident, c’est plutôt une forme de prise de pouvoir par les juges qui essaient de s’arroger la capacité à faire les lois, alors que ce pouvoir appartient, selon MONTESQUIEU, au législatif.

[Le 18 février 2020, 12 H35, B. B., Knokke-Le-Zoute] :  Effectivement, très intéressant cette manière le relier des éléments de l’histoire avec des évènements qui se déroulent actuellement dans la sphère géopolitique, assez confuse (probablement comme cela a toujours été !). Cet éclairage (m’) est néanmoins utile, car il met en exergue/permet de relier des éléments (d’histoire, d’intérêts, d’influences et d’institutions) qui vont à l’encontre des “informations” dont nous sommes abreuvés de manière générale. Bref, une vision géopolitique qui interpelle et pas seulement sur la Pologne !

[Le 17 février 2020, 19 H50, P. P., Cracovie] : Très intéressant entretien, à lire avec grande attention.