N° 045 Qui se soucie des Serbes du Kosovo ?

Vingt ans après l’intervention d’une coalition menée par les États-Unis, la minorité serbe (5 % de la population) vivant au Kosovo endure vexations et violences.

Il y a vingt ans, le 24 mars 1999, à la tête d’une coalition de plusieurs pays de l’Otan, les États-Unis bombardaient le territoire serbe de ce qui restait de la Yougoslavie depuis les accords de Dayton (1995). Une intervention militaire lancée sans accord de l’ONU, en dehors du cadre défini par le droit international garantissant notamment les souverainetés des nations, mais justifiée par le « droit d’ingérence humanitaire ».

Il s’agissait officiellement de sauver les populations civiles fuyant la région serbe du Kosovo où l’armée yougoslave avait lancé des opérations d’envergure destinées à rétablir l’ordre menacé par des sécessionnistes albanais locaux. Malgré l’article 35 de la Constitution de la Ve République qui oblige son gouvernement à faire voter le Parlement lorsqu’il engage ses troupes dans un conflit, la France elle-même participa à «Allied Force». Pour mener cette guerre excluant toute intervention de troupes au sol, on fit appel à l’organisation indépendantiste armée albanaise UCK. Jusqu’alors classée parmi les mouvements terroristes et accusée de collusion avec le crime organisé, l’UCK était soudain parée de toutes les vertus.

Au bout de 78 jours de bombardements qui firent des centaines de victimes (Serbes, Albanais, civils, soldats, hommes, femmes et enfants), y compris dans les mois suivants en raison des dégâts écologiques provoqués par la destruction de certains sites industriels polluants, Slobodan MILOSEVIC, le dirigeant yougoslave, céda et retira ses troupes du Kosovo le 20 juin.

Un gouvernorat aux allures de protectorat international avec, à sa tête, Bernard KOUCHNER, fut établi sur la région, détachée de fait de la mère patrie yougoslave. Quinze jours plus tard, les Américains bâtissaient une gigantesque base militaire de plusieurs milliers d’hommes («Bondsteel») près de la capitale, Pristina.

Assassinats de prisonniers serbes et trafic d’organes.

Les chefs des organisations militaro-mafieuse albanaises étaient, eux, érigés en héros nationaux malgré les graves accusations de crimes pesant sur eux – notamment une affaire d’assassinats de prisonniers serbes et de trafic d’organes prélevés sur les dits prisonniers, que révéleront en 2008 l’ancienne procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie Carla DEL PONTE dans son autobiographie et, en 2010, le rapporteur d’une commission d’enquête du Conseil de l’Europe, le sénateur suisse Dick MARTYR. Celui-ci a mis en cause nommément le premier ministre kosovar, Hashim THAÇI, devenu aujourd’hui président.

En 2008, le Kosovo déclarait unilatéralement son indépendance. Paris, Berlin et Washington s’empressèrent de le reconnaître, au contraire de Moscou, Pékin et plusieurs pays de l’Union européenne comme l’Espagne ou la Grèce (il en est toujours ainsi aujourd’hui). Le nouvel État, dirigé par d’anciens chefs de l’UCK, était désormais jugé capable de gouverner seul ses deux millions de citoyens et de garantir leur sécurité, leur bien-être, leur liberté.

Est-ce le cas en 2019? Non. Peu suspect d’hostilité de principe à l’égard du gouvernement du Kosovo, le département d’État américain vient de publier un rapport édifiant de plusieurs dizaines de pages sur la situation locale. Agressions, cambriolages, dommages sur leurs biens ; entraves à leurs démarches judiciaires ; «discriminations institutionnelles concernant l’emploi, les services sociaux» et même, le croira-t-on ? menaçant «la liberté de mouvement, le droit de vivre chez eux» ; intimidations visant à leur interdire de pratiquer leur foi chrétienne: tel est le quotidien des 100.000 à 120.000 membres de la minorité serbe (5 % de la population) vivant au Kosovo. Dans certains villages, entourés de barbelés pour protéger leurs habitants d’agressions des Albanais, il n’y a parfois qu’un enfant. Obligé de grandir seul, sans camarade, sans école.

Tout cela se déroule en pleine Europe, dans un pays qui se situe géographiquement entre la Hongrie et la Grèce. Comment peut-on tolérer près de nous ce qui relève d’une forme d’apartheid ? Voire, de facto, de l’épuration ethnique: les milliers de réfugiés serbes ayant quitté le Kosovo en 1999 ou en 2004, lors de terribles pogroms (10 morts, 35 églises et 700 maisons brûlées) sont empêchés de revenir dans leurs foyers. Pire: l’Église orthodoxe et les associations humanitaires qui viennent en aide aux derniers Serbes vivant sur cette terre sainte pour eux (elle est le foyer de naissance au Moyen Âge de l’orthodoxie serbe, ce qui lui vaut le surnom de «Jérusalem serbe») sont régulièrement soumises à des contrôles ou des actes visant à les décourager voire à leur interdire leur activité. Ainsi en septembre dernier, le président de l’association Solidarité Kosovo, le Français Arnaud GOUILLON, a-t-il été interdit de séjour au Kosovo où il œuvre depuis plus de quinze ans. Un scandale parmi d’autres dans un pays né pour mettre fin à une injustice et à laquelle il en aura substitué une autre. Avec la bénédiction coupable de l’Occident.

À la veille de l’attaque illégale de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, Tony BLAIR nous avait dit qu’il fallait bombarder pour mettre fin à un « génocide racial » (sic). Bill CLINTON, lui, nous avait promis qu’après les bombes il instaurerait une « démocratie multiethnique ». Mais, vingt ans plus tard, qu’en est-il vraiment ?

Politiquement, le Kosovo indépendant est un échec cuisant. Il n’est pas reconnu par cinq septièmes de l’humanité, dont l’Espagne, la Russie, la Chine, l’Argentine, le Vatican… La position de l’ONU n’a pas bougé : le Kosovo reste serbe.

Le Kosovo a reçu, depuis 1999, par tête d’habitant, plus d’aides que l’Europe avec le plan Marshall mais le Kosovo demeure un naufrage économique. 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 10 % sous le seuil d’extrême pauvreté et le chômage des jeunes atteint 55 %. Pour le sociologue albanais Belgzim  KAMBERI, « après la guerre, les réfugiés voulaient à tout prix rentrer chez eux, même si le pays était dévasté. Aujourd’hui, un seul rêve hante leurs enfants, partir. » La seule réussite kosovare en matière d’exportation, ce sont les migrants. Des Kosovars par milliers quittent la région pour la terre promise de l’Union européenne.

Lire l’Intégralité de l’article publié le 24 mars 2019

[Le 25 mars 2019, 20 H10, A. F., Gruffy] :  Pauvres Serbes !