N°250 [1] Les Européens : idiots utiles d’un nouvel Empire ottoman

Le vendredi 24 juillet, le président Recep Tayyip ERDOGAN a participé à la première prière organisée dans l’ex-basilique Sainte-Sophie depuis sa reconversion en mosquée.

Durant la campagne des élections municipales turques de 2019, le , le président ERDOGAN avait averti que « le temps était venu » de faire de Sainte-Sophie une mosquée à la place du musée créé en 1934 par Mustafa Kemal ATATÜRK.

« Une telle décision est susceptible de provoquer la colère des chrétiens et d’attiser les tensions avec la Grèce voisine » fit alors immédiatement observer Le Monde, considérant sans doute encore que la déclaration du président turc n’était qu’une bravade électorale, qui ne serait probablement jamais suivie d’effet.

Ancienne basilique, ancienne mosquée, aujourd’hui ancien musée

Le , un décret du Conseil d’État turc a décidé la réouverture de Ayasofya  au culte musulman comme mosquée.

Comme un symbole, Recep Tayyip ERDOGAN a choisi pour la première prière le jour du 97e anniversaire du traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie moderne et que le président, nostalgique de l’Empire ottoman, appelle souvent à réviser.

Sainte-Sophie reste en Turquie étroitement associée à la prise de Constantinople en 1453 par le sultan Mehmet II, dit le Conquérant. Une fanfare ottomane était d’ailleurs présente sur le parvis de l’édifice vendredi 24 juillet.

24 juillet 2020, première prière du vendredi dans et devant l’ex-basilique Sainte Sophie 

Depuis le 27 mars 1994, depuis qu’élu maire d’Istanbul, il est apparu au plus haut niveau dans le paysage politique turc, Recep Tayyip ERDOGAN ne devrait plus guère surprendre les chroniqueurs politiques qui se targuent d’être de fins connaisseurs de la Turquie. 

Alors qu’ils ont pu l’observer pendant 26 ans, comment expliquer que tant de “spécialistes” de la Turquie soient  (ou fassent semblant d’être ?) encore surpris des prises de positions et des déclarations de l’actuel président turc ?

L’Histoire nous enseigne que les individus qui partagent les mêmes convictions politiques, ou qui sont victimes des mêmes présupposés idéologiques, sont souvent affectés du même manque de lucidité et du même aveuglement.

Les plus chauds partisans de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, n’ont pas vu la réalité, ou n’ont pas voulu la voir, pour qu’advienne à tout prix la grande Europe de leur rêve.

Le rêve vire au cauchemar. On sait aujourd’hui à qui la faute.

En quelques dizaines d’années, dans presque tous les pays de l’Europe de l’Ouest, le libéralisme économique, couplé au libéralisme culturel, ont provoqué la fracture sociale, religieuse et géographique de la population, Face aux flux de migrants musulmans, mal contrôlés et surtout mal préparés, les gouvernants se sont montés de moins en moins capables d’accueillir, d’intégrer, et encore moins d’assimiler, les nouveaux arrivants.
En 2004, après le cinquième élargissement qui fit passer l’Union européenne de 15 à 25 États membres le 1er mai, dans l’attente du sixième élargissement (25 + 2) prévu pour le 1er juillet 2007, l’ambiance était joyeuse à Bruxelles, rien ne semblait pouvoir entraver d’autres élargissements, dans un futur proche. Dans cette atmosphère euphorique, l’adhésion de la Turquie semblait acquise à très court terme.

Tous ceux qui avaient le mauvais goût d’afficher leur opposition à cette perspective, avaient droit à des cours de géopolitiques, délivrés par des maîtres chroniqueurs, se prétendant tous plus savants les uns que les autres en matière de turquerie, d’islam et de laïcité.

En décembre 2004, le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, Laurent JOFFRIN, a publié un article dans le journal qu’il dirigeait alors, titré :  “Pourquoi il faut leur dire oui“.

La relecture de cet article, 16 ans après sa parution, permet de mesurer à quel point l’un des  chroniqueurs spécialistes autoproclamés les plus influents avait pu manquer de clairvoyance et  de culture ottomane.

Entre 2004 et 2020, l’Europe, le monde musulman en général et le Moyen-Orient en particulier  ont connu de tels  bouleversements imprévus, qu’on ne peut  reprocher aujourd’hui à un chroniqueur de s’être lourdement trompé hier.

Tel est l’argument que Laurent JOFFRIN et ses homologues ne cessent d’essayer de faire valoir, pour excuser leur manque de perspicacité, et essayer de faire oublier leurs récurrentes et grossières erreurs d’analyse sur la situation politique au Moyen-Orient.

Turquie : des bouleversements pas prévus, mais pas imprévisibles

Les Européens qui n’ont pas su ou voulu voir les fourberies de Recep Tayyip ERDOGAN, en croyant servir l’Union européenne, n’ont été que les idiots utiles d’un nouvel Empire ottoman en gestation.

Le 9 novembre 2018, Sainte Sophie déjà sous haute surveillance policière et militaire

Pourquoi il faut leur dire oui

Article de  Laurent JOFFRIN, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, publié le 13 décembre 2004

LA TURQUIE EN EUROPE ? Ah non ! Un pays trop différent, trop oriental, trop puissant, qui dissoudra l’idée d’un continent à la culture homogène, repoussera les frontières de l’est à une distance indéfinie et minera la cohésion politique de l’Union.

Aussi impressionnants soient-ils, ces arguments reposent sur une vision dépassée, fausse et, pour tout dire, archaïque de l’Europe à construire. Non, l’Europe ne sera pas la projection à l’échelle continentale du modèle national. Elle n’aura pas une culture homogène, un héritage religieux commun, des frontières fixes justifiées par l’histoire et la géographie, un pouvoir simple et fort qui exprime l’unité d’un peuple et d’un territoire.

Si tel était le cas, bien sûr, la Turquie n’aurait rien à faire en Europe. Vaste pays musulman qui jouxte à l’est l’Irak, la Syrie, l’Iran, la Géorgie et l’Arménie, pays qui reste autoritaire à certains égards, où l’islam prétend encore régenter la société et où la femme reste souvent opprimée, placé au centre d’une diaspora turcophone de quelque 200 millions de personnes, la Turquie a vocation à devenir un pays charnière, utile mais extérieur à cette Europe bien de chez nous.

Mais est-on si sûr qu’il s’agisse là de la bonne Europe ? A-t-elle d’ailleurs jamais été pensée comme telle ? L’Europe, avant tout, est une construction politique. C’est par l’adhésion volontaire à des principes de liberté politique et économique que l’on est jusqu’ici devenu européen, plus que par une vocation géographique. Avant d’être une terre, l’Europe est une idée. Pour cette raison, l’Union a longtemps récusé l’adhésion de pays parfaitement européens. La Grèce, le Portugal, l’Espagne ont du attendre des lustres avant de rejoindre la CEE. Étaient-ils étrangers à l’Europe ? Non : ils refusaient la philosophie des droits de l’Homme. Pour adhérer, il a fallu qu’ils l’adoptent.

Autrement dit, les nations ne naissent pas européennes. Elles le deviennent. Comment expliquer, sinon, que les pères fondateurs aient accepté le principe de l’adhésion turque dès 1959 ?

C’est-à-dire un an après la signature du traité de Rome… Ignoraient-ils à l’époque que la rive Est du Bosphore, dans tous les manuels de géographie, était en Asie ? Que la Turquie était peuplée de Turcs, c’est-à-dire, pour l’essentiel, de musulmans ? Non : pour eux l’Europe était moins une expression géographique qu’un projet politique. Par contiguïté spatiale, elle peut s’étendre au-delà des frontières de principe dès lors que les principes sont communs. Souvent démocrates-chrétiens, les grands ancêtres ne voyaient pas l’Union comme un club chrétien. Pour eux, répétons-le, l’Europe était une idée avant d’être une terre.

Objet juridique non-identifié, l’Union ne repose pas sur la tradition mais sur la volonté. Elle ne procède pas du passé mais de l’avenir. Un peu comme la nation de RENAN, elle est un référendum de tous les instants, le produit d’un acte conscient et libre bien plus qu’une réalité culturelle. Elle se définit par sa ferveur démocratique, sa volonté d’équité sociale et une politique étrangère de négociation et de coopération plus que de confrontation.

Il y a un « rêve européen » fondé sur l’extension indéfinie des droits de l’Homme, sur l’équilibre social et sur la coopération internationale, rêve dans lequel Jeremy RIFKIN, intellectuel américain, voit la meilleure chance de réussir l’entrée dans le XXIème siècle (1). On peut discuter les thèses de RIFKIN, les trouver trop optimistes dans un monde tragique et violent. Il se trouve néanmoins que cette doctrine est la nôtre. Au fond, sont européens ceux qui la partagent.

A partir de là, tout s’éclaire. La Turquie n’est pas en Europe ? Edgar MORIN le conteste avec beaucoup d’arguments. A vrai dire, c’est une nation duale. Par sa situation géographique, son histoire, sa culture, elle est à la fois européenne et asiatique. Renouant avec une de ses traditions, elle veut désormais se tourner vers l’Ouest. En tout cas, elle est plus développée que la Roumanie, plus laïque que la Pologne, moins atlantiste que la Hongrie et plus favorable à l’Union… que la Grande-Bretagne.

Son économie ne pourra guère nous concurrencer plus qu’aujourd’hui puisque nous sommes déjà en Union douanière avec elle. Sa population croit trop vite ? Comme partout ailleurs, elle cessera de le faire quand elle sera développée, c’est-à-dire bientôt. La Turquie a déjà fait passer sept ou huit grandes réformes qui la rapprochent à chaque fois de la norme juridique européenne. Il reste une marge ? Certes. Mais le sens du mouvement n’est pas douteux.

Dans dix ans, terme prévu des discussions, la Turquie sera alignée sur la philosophie des droits de l’Homme. Et si elle ne l’est pas ? Eh bien, c’est tout simple : elle ne pourra pas adhérer.

On dit que son entrée compliquera la décision européenne et repoussera encore la perspective fédérale. Mais au fait, où en est le fédéralisme européen ? On a fait passer depuis de longues années « l’élargissement avant l’approfondissement », autrement dit l’extension avant la cohésion. La constitution européenne en voie de ratification exclut formellement tout fédéralisme (sinon Tony BLAIR l’aurait récusée).

Un nouvel élargissement ne changera rien à cette situation. La cohésion ne viendra pas d’une soudaine et bienheureuse fixité des frontières. Comme le disent Jacques DELORS, Joshka FISCHER et bien d’autres, elle naîtra de l’action volontaire d’un petit nombre de pays décidés à aller plus loin dans l’intégration et qui entraîneront les autres. La question turque n’y changera pas grand-chose.

Reste la grande question, le véritable aliment, au fond, de toutes les oppositions : l’islam. Quatre-vingts millions de musulmans ? Une folie ! Mais précisément : l’intégration d’un vaste ensemble islamique enrichit l’idée européenne. Il sera démontré à la face du monde – à la face du monde musulman, y compris parmi les minorités présentes en Europe – que le « choc des civilisations » n’est pas inéluctable et que l’islam, comme le catholicisme, le protestantisme ou le judaïsme, est bien compatible avec la démocratie.

Démonstration heureuse et surtout utile : elle crée un pôle démocratique puissant en terre d’Islam et déploie comme jamais l’influence occidentale en Orient. Quatre-vingts millions de musulmans adhèrent d’un coup à la philosophie des droits de l’Homme : quelle victoire ! L’Union européenne est un empire fondé sur le contrat. Mais elle ne pratique qu’un seul impérialisme : celui des valeurs. Par ce moyen, elle a déjà fédéré un continent. La Turquie ne sera rien d’autre que sa prochaine conquête.

                                                                                                                                        Laurent JOFFRIN

N°250 [2] Turquie : des bouleversements pas prévus, mais pas imprévisibles

Le vendredi 24 juillet, le président Recep Tayyip ERDOGAN a participé à la première prière organisée dans l’ex-basilique Sainte-Sophie depuis sa reconversion en mosquée.

Entre 2004 et 2020, la Turquie et le Moyen-Orient ont connu d’importants  bouleversements, que la plupart des chroniqueurs se prétendant spécialistes, se sont montrés incapables de prévoir. 

Les experts qui se sont lourdement trompés sont tous victimes du même mal : l’ignorance de leur part d’incompétence.

Seuls les experts très compétents peuvent prendre conscience de l’étendue de leurs domaines d’incompétence.

Des bouleversements pas prévus, mais pas imprévisibles, pour qui connait la LONGUE Histoire et la géographie

Après la fin du communisme soviétique les intellectuels de gauche qui forgent l’opinion depuis des dizaines d’années ont changé de paradigme. Il est temps de s’en apercevoir. On comprendra ainsi mieux pourquoi une nouvelle fois ils  vont se tromper, et comment ils se sont déjà lourdement trompés.

Le Bosphore, un détroit entre l’Europe et l’Asie, très étroit, trop étroit. 

Depuis la Seconde guerre mondiale,  les chroniqueurs politiques de tous bords aiment à rappeler l’impéritie de leurs ainés qui se sont montrés incapables de  prévoir les graves conséquences de la montée du nazisme en Allemagne, incapables de dénoncer la duperie d’Adolf HITLER.

Ils jugent  très sévèrement leurs anciens, en se demandant comment ils avaient pu être assez naïfs pour croire ce fou sur paroles,

Plus exactement, en faisant hypocritement semblant de se demander, car ils connaissent bien sûr la réponse.

Après la terrible boucherie de la Première guerre mondiale, les dirigeants politiques des démocraties occidentales, et leurs électeurs plus encore, étaient prêts à toutes les lâchetés pour éviter la guerre.

C’est pour dénoncer l’attitude insensée des politiques alors en responsabilité, que Winston CHURCHILL prononça l’une de ses plus célèbres phrases : “Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre.”

“L’opium des intellectuels” n’a cessé de faire des dégâts dans les têtes.

Raymond ARON, ami et condisciple de Jean-Paul SARTRE et Paul NIZAN à l’École normale supérieure, fut le rare philosophe, sociologue, politologue, historien et  journaliste français, a avoir su faire preuve de clairvoyance avant et après la Seconde guerre mondiale.

Face aux totalitarismes, il resta un défenseur du libéralisme, à contre-courant d’un milieu intellectuel pacifiste et de gauche alors dominant. En 1955, Il dénonça dans son ouvrage L’Opium des intellectuels, l’aveuglement et la bienveillance, voire la fascination, des intellectuels à l’égard des régimes autoritaires en général, et des régimes communistes en particulier. Le titre fait bien sûr référence à la célèbre formule marxiste « la religion, opium du peuple », exprimant ainsi (non sans une certaine malice) d’une part le parallélisme entre communisme et religion et d’autre part l’attrait irrationnel que la violence révolutionnaire exerce sur les intellectuels.

Raymond ARON fait la critique sévère  des  intellectuels, qui sont impitoyables aux défaillances des démocraties, mais qui sont si indulgents aux plus grands crimes, sous réserve qu’ils soient commis au nom des doctrines auxquelles ils adhérent quasi  religieusement.

Raymond ARON est mort en octobre 1983, 6 ans avant la chute du Mur de Berlin. Il n’aura donc pas eu la satisfaction d’entendre ses plus farouches détracteurs reconnaître sans honte : Raymond ARON avait raison, se sentant obligés d’ajouter, hélas !

Depuis la fin du système soviétique, la consommation excessive d’opiacés idéologiques a continué à faire perdre la vue et parfois la raison à nombre d’intellectuels, qu’ils viennent de la gauche, de la droite ou du centre.

Les intellectuels orphelins du communisme bolchévique ont trouvé en un temps record une idéologie de substitution à servir. Ils ont réussi à passer directement de la “dictature du prolétariat”, à ce que l’on pourrait appeler la  “dictature des droits de l’homme”.

D’anciens admirateurs de Robespierre, de Trotski, de Lénine, de Staline, de Mao, ou de Pol Pot, ayant excusé, voire cautionné, toutes les violences révolutionnaires, sont ainsi devenus en une chute de mur, les défenseurs les plus intransigeants de l’État de droit, prompts à dénoncer comme violence policière, tout usage de la force par les forces de l’ordre.

Paradoxalement, parmi les valeurs que l’Union européenne revendique, ce sont celles qui étaient le plus étrangères au monde soviétique qui sont devenus leurs valeurs de prédilection, respect sourcilleux des droits de l’homme, libre circulation des personnes, et liberté religieuse et culturelle notamment.

Jusqu’à la création de Solidarność en Pologne, les Européens sympathisants communistes partageaient largement l’opinion que Staline avait résumé dans une boutade : “Le pape combien de divisions ?“.

Bien sûr, après, ils réévaluèrent le “pouvoir de nuisance” de l’Église catholique contre le monde soviétique, mais aucun d’entre eux ne pouvait admettre que ce serait l’élection d’un pape polonais qui signerait la fin  du système communiste en URSS.

Les raisons de la fin de l’Union soviétique toujours en discussion

La fin de l’Union soviétique, le 25 décembre 1991, fut pour tous les anciens sympathisants communistes, même pour ceux qui s’étaient éloignés du Parti depuis très longtemps, une profonde blessure, une blessure d’amour propre surtout. Rien n’est plus douloureux en effet que de devoir reconnaître qu’on s’est longuement trompé, plus encore quand on a affiché sa suffisance intellectuelle face à l’obscurantisme religieux.
Mercredi 26 août, Gustave KERVERN et Benoit DELÉPINE, étaient les invités de l’émission matinale Boomerang, sur France Inter, animée par Augustin TRAPENARD. Évoquant le malaise qu’il avait, pour continuer à faire son métier d’humoriste et de réalisateur, Benoit DELÉPINE confessa : “On ne s’est jamais vraiment remis de la faillite du système communiste“.
L’idéologie communiste, faite de marxisme-léninisme, a bénéficié d’une promotion si efficace et si convaincante que les gens de droite, comme les gens de gauche, ont fini par lui prêté une sorte de vérité scientifique.

Pour les anciens, militants du Parti communiste, sympathisants communistes, compagnons de route du Parti communiste, pour tous les apôtres  de l’Union de La gauche, en France et dans le monde, la disparition de l’Union soviétique fut une énigme, qui continue à les hanter. L’historien Marc FERRO écrivit en 2009, “Les Russes ne voyaient pas le rapport entre la chute du Mur et la remise en cause du communisme...”

À droite, les opposants au système soviétique espéraient pouvoir endiguer sa progression, et étaient parfois prêts à tout pour cela, mais aucun n’imaginait sérieusement pouvoir vaincre mortellement l’adversaire. La disparition de l’Union soviétique fut donc pour eux une sorte de “divine surprise“.

L’Histoire qui fait les hommes, ou les hommes qui font l’Histoire ?

Dans La Chute finale, son premier livre,  publié en 1976, à une époque où aucun politologue n’imaginait la fin probable (possible ?) de l’Union soviétique, Emmanuel TODD, bien seul,  avait osé prédire « la décomposition de la sphère soviétique » au moyen d’une approche historique et démographique.

Au moment de la parution, le Parti communiste français était encore le parti dominant idéologiquement la gauche et  le climat international était à la Détente, c’est pourquoi l’ouvrage eut un faible retentissement en France, et tomba rapidement dans l’oubli, jusqu’à sa redécouverte entre 1989 et 1991.

Bien que l’historien Marc FERRO considère rétrospectivement qu’il s’agit du « succès le plus mémorable de la clairvoyance dans l’analyse critique », l’analyse de TODD n’est toujours pas unanimement partagée.

L’aspect visionnaire du travail du démographe ne fut jamais vraiment contesté, car il n’était pas sérieusement contestable. Par contre nombreux furent les politologues a relativiser la performance prédictive d’Emmanuel TODD.

Une question les tracassaient : Comment pouvait-on écrire en 1976 que la fin du système soviétique était inéluctable alors que deux événements historiques majeurs de la fin du vingtième siècle n’avaient pas  encore eu lieu ?

1 – 0ctobre 1978 : intronisation de Jean-Paul II, premier pape polonais.

2 –  Mars 1985 : élection de Mikhaïl GORBATCHEV, Secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’URSS.

 Le communisme soviétique  a-t-il disparu  parce que cela correspondait au “sens de l’Histoire”?, ou les hommes ont-ils finalement le pouvoir de façonner l’Histoire ?

Après 1989, et plus encore après  1991, cette question philosophique est revenue en force dans tous les esprits. Les marxistes-léninistes avaient affirmé avec assurance que les religions étaient condamnées à disparaître et que le communisme était appelé à triompher sur la terre entière, pour des raisons objectives.

La chute du Mur de Berlin vint donc semer un grand trouble chez tous ceux qui avait professé le matérialisme historique.

Dans son encyclique Divini Redemptoris publiée en 1937, le pape Pie XI, avait déclaré le communisme «intrinsèquement pervers », moralement.

Dans son ouvrage, La chute finale, publié en 1976, Emmanuel TODD, avait déclaré  le système soviétique “intrinsèquement pervers”, économiquement.

Paradoxalement, alors que le livre d’Emmanuel TODD avait tout pour les conforter dans leur certitudes, puisqu’il pointait les conditions objectives  (économiques, démographiques, et sociales), qui condamnaient à terme le système soviétique, tel qu’il était, les tenants du matérialisme historique se sont surtout penchés sur les conditions subjectives, qui ont conduit à, et ont accéléré, la disparution de l’URSS.
C’est ainsi, de façon très surprenante, que les anciens adversaires de la Guerre froide, les partisans de l’Ouest et les partisans de l’Est, en sont venus à partager  pour un temps la même conviction :  “Le système soviétique était certes malade,  mais il n’est pas mort tout seul,  ceux qui l’ont tués s’appellent Jean-Paul II et Mikhaïl GORBATCHEV.
Les libéraux disaient cela pour exprimer leur gratitude aux deux hommes qui, à leurs yeux, avaient eu le grande mérite de mettre un terme à un régime politique qui les désespérait.

Tandis que les anciens supporters de l’Union soviétique disaient cela pour dénoncer les deux hommes qui étaient, à leurs yeux, coupables d’avoir précipité la fin d’un régime qui portait leur espérance.

Décembre 1991 fin de l’Union soviétique, avril 2005 mort de Jean-Paul II.

En 1991, les deux hommes considérés comme les principaux acteurs de la fin de la Guerre froide avaient déjà reçu autant d’hommages, que de marques  d’ingratitude et d’inimité.

Mikhaïl GORBATCHEV, élu président de l’Union soviétique en mars 1990,  alors qu’il avait reçu le prix Nobel de la paix en octobre 1990, fut contraint à démissionner  en décembre 1991

Alors que le président GORBATCHEV restera probablement dans l’Histoire l’homme auquel l’humanité est le plus redevable, à l’Est  comme à l’Ouest, de nombreux observateurs politiques occidentaux, ont l’indécence de minimiser, voire contester, ses grands mérites.

Quant aux Russes, qui, à en croire les enquêtes d’opinion,  affichent aujourd’hui si peu d’estime pour lui, ils oublient légèrement que sans GORBATCHEV la fin de l’empire soviétique se serait très vraisemblablement terminée dans un bain de sang, comme en Yougoslavie.

Le président soviétique hors du paysage politique et médiatique, le pape Jean-Paul II resta seul sous le feu de la critique de tous ceux qui, plein d’amertume,  ne pouvaient pas oublier la triste fin de la patrie du communisme. Resté seul en ligne de mire, le pape eut droit ainsi à une double part  d’animosité et d’hostilité, jusqu’à sa mort en avril 2005.
Après la disparition du modèle soviétique, les sociaux démocrates pouvaient espérer bénéficier d’un gain d’intérêt pour leur modèle, et conséquemment de bien meilleurs résultats électoraux. Il pouvaient  espérer récupérer les voix d’anciens communistes dépités par l’effondrement du système soviétique.

Il n’en fut rien. Non seulement, ni les sociaux démocrates ni les sociaux libéraux ne bénéficièrent pas d’embellies, mais ils suivirent rapidement le même chemin du déclin, que  les partis communistes quelques années avant.

En Europe, les élections  ont été de plus en plus cruelles pour les sociaux-démocrates, dont la politique s’est muée au fil du temps en un social-libéralisme revendiqué.  Résultat en 2018, sur les 27 pays de l’Union européenne, seuls 5 étaient encore dirigés par des “sociaux-démocrates”. Le lent déclin de la social-démocratie semble désormais inéluctable.

Le déclin des partis communistes en Europe de l’Ouest antérieur 1991

De nombreux journalistes politiques ont toujours tendance à vouloir relier le début du déclin des partis communistes de l’Europe de l’Ouest à la fin de l’Union soviétique. Cette vision des évolutions est biaisée, notamment dans le cas du parti communiste français. Le déclin du PCF a débuté bien avant. Lorsqu’on observe les résultats électoraux depuis la Libération, moment où le PCF était a son optimum, on constate que c’est à partir de la signature du  Programme commun de gouvernement adopté en par le Parti socialiste, le Parti communiste français et certains radicaux, que le parti communiste a vu ses scores électoraux décliner.

Dès 1976, lors des élections municipales, pour la première fois depuis sa création en 1971, le parti socialiste a dépassé le parti communiste.  Ce que la SFIO n’avait jamais réussi à faire après la Libération.

On voit sur les tableaux ci-dessus que, de la veille d’octobre 1989 à décembre 1991, les résultats électoraux du PCF n’ont pas été réellement modifiés.

Il faut noter aussi qu’en raison du fort taux d’abstention aux élections européennes de 2019 (49,88 %), le vote pour le  PCF, le plus faible enregistré de toute son histoire,  ne représente plus que 1,19 % des électeurs inscrits, PS 2,96 % et RN 11,16 %

En 2020, aucun des partis communistes de l’Europe de l’Ouest n’a échappé au déclin. Mais si tous les PC n’ont plus aujourd’hui qu’une très faible audience, aucun n’a décliné dans des conditions semblables.

Déclinant à partir de 1976, le Parti communiste français perdit en 15 ans la moitié de ses électeurs, Tandis que la même année (1976) le Parti communiste italien était flamboyant, avec plus de 34 % des voix, son maximum historique,  En 1987, lorsqu’il descend à 27 %, son score le plus bas depuis vingt ans, le PCF ne rassemblait déjà plus qu’à peine 10 %.

En février 1991, alors qu’il pouvait revendiquer encore 177 députés, 101 sénateurs, 22 députés européens et plus d’un million de militants, signe de son immense influence dans le paysage politique italien, le PCI tint à Rimini son XXe et dernier congrès. De façon incongrue pour des communistes français, le congrès vota une transformation du parti telle, que dès 1998, le Parti communiste italien, et son corpus idéologique, avaient pratiquement  disparu de la scène politique italienne.

Le PCI, premier parti communiste occidental et deuxième parti politique italien pendant des décennies, a donc disparu avant même la dissolution effective de l’URSS en décembre 1991.

Les partis sociaux-démocrates sur le reculoir avant 1991

Cherchant avec l’eurocommunisme à s’éloigner de Moscou, avant la Chute du Mur de Berlin, et  cherchant à se rapprocher  idéologiquement de la social-démocratie après 1991, les partis communistes d’Europe Occidentale ont tout tenté pour enrayer leur déclin.

En 2020, on peut affirmer que ces démarches étaient illusoires au moment où elles ont été tentées . Le sort suivi par les deux partis les plus engagés dans ces tentatives, le PCI et le Parti communiste d’Espagne en a apporté la preuve.

Ces démarches étaient illusoires, car lorsqu’elles ont été entreprises les partis sociaux-démocrates s’étaient déjà convertis au social-libéralisme, ou plutôt avaient été poussés à se convertir au social-libéralisme, pour répondre aux idéologies devenues dominantes, à gauche et à droite.

Le 10 mai 1981, les socialistes et les communistes ont cru que leurs idées allaient enfin triompher. Le programme de gouvernement que François MITTERRAND avait présenté pour complaire aux électeurs communistes était jugé sévèrement par la plupart des économistes, mais le “peuple de gauche” voulait y croire.

Victimes d’une illusion d’optique, à l’heure où ils pensaient avoir enfin gagné, les communistes et les socialistes français n’ont pas mesuré l’importance du rôle qu’allaient  jouer de concert, et de conserve,  Margaret THATCHER,  élue le 4 mai 1979, et Ronald REAGAN, élu  le 20 janvier 1981.

La Prime Minister britannique et le président des États-Unis goutaient mal la participation de quatre ministres communistes au gouvernement français. Leurs  programmes économiques et sociaux étaient totalement contraires à celui que les Français prétendaient mettre en œuvre.

Dés sa nomination, le Premier Ministre, Pierre MAUROY,  s’efforça honnêtement d’appliquer les promesses de campagne du président : trente-neuf heures, cinquième semaine de congés payés, augmentation du nombre de fonctionnaires, décentralisation, nationalisations, impôt sur les grandes fortunes, retraite à soixante ans, abolition de la peine de mort, remboursement de l’IVG, réforme des médias.

Mais après les élections municipales de 1983, perdues par la majorité, et alors que les partenaires européens réclamaient un redressement de la situation économique de la France, Pierre MAUROY se vit contraint d’effectuer le tournant de la rigueur.

Un virage idéologique en forme de trahison, lourd de conséquences

Depuis 1977, les militants communistes les mieux formés n’avaient plus guère de doute sur la duperie des socialistes. Malgré cela, en 1981,  après avoir vainement tenté de faire battre François MITTERRAND, ne sachant trop quoi faire, le PCF accepta d’apporter son soutien aux gouvernements formés par Pierre MAUROY.  En juillet 1984, après un an de rigueur,  la direction du parti décida de ne plus cautionner la politique qui ne pouvait le conduire qu’à sa ruine. Malheureusement pour le PCF il était  trop tard, le mal était fait. Nombre d’anciens électeurs communistes crièrent à la trahison des socialistes et à la complicité du PCF. Ils crièrent si fort que le parti communiste entra d’en LA crise qui ne l’a plus jamais quitté.  

Lire : 1984, la crise du Parti communiste français.

Après le tournant de la rigueur, grâce à son habileté politique, à sa rouerie et sa duplicité, François MITTERRAND, a réussi à limiter les dégâts électoraux pour le parti socialiste, pendant toute la durée de ses deux septennats.

Les socialistes, contraints de limiter les réformes sociales en raison de contraintes économiques ,  savaient qu’il était difficile, voire impossible, de redresser la situation électorale rapidement, si l’offre aux  électeurs qui s’étaient sentis trahis par la gauche, restait inchangée.

Habile manœuvrier et tacticien de la IVe République,  François MITTERRAND avait appris que, pour remporter les élections, lorsqu’on ne peut espérer renforcer son camp, reste la possibilité d’affaiblir celui de son principal adversaire. La façon la plus simple de le faire étant de provoquer des divisions dans le camp rival.

En 1984, seule la droite pouvait empêcher les socialistes de continuer à gouverner. C’est donc la droite qu’il fallait absolument affaiblir en la  divisant.

Son éducation familiale,  son histoire personnelle et politique, avait donné à François MITTERRAND une connaissance exceptionnelle de tout l’échiquier politique français. Il savait les douleurs,  les amertumes et les rancœurs qui s’étaient accumulés  à droite depuis la Libération.  Aussi, pour trouver des motifs de division à droite et à l’extrême droite il n’avait que l’embarras du choix.

François MITTERRAND, qui avait été Garde des sceaux pendant cette période dramatique, connaissait  les vives blessures que la Guerre d’Algérie avaient laissé dans la société française. Il savait qu’il avait recueilli les suffrages d’un bon nombre de ceux qui n’arrivaient pas à pardonner au Général  DE GAULLE d’avoir abandonné l’Algérie. Il savait aussi que pour sanctionner sa politique de rigueur, vécue comme une trahison,  ces électeurs particuliers risquaient de se tourner vers la droite.

Il fallait absolument offrir à ces électeurs en partance pour l’opposition une alternative.

Le 4 septembre 1983 eut lieu à Dreux une élection municipale partielle qui allait marquer un tournant historique de la politique française. En effet, ce jour là, pour la première fois de ses 11 ans d’existence, le Front national obtint un score remarquable, et remarqué. Alors que jusqu’à cette date il ne représentait pratiquement rien, 0,75 % à l’élection présidentielle de 1974, 1,31 % en 1979, à la première élection européenne, Jean-Pierre STIRBOIS qui conduisait la liste Front national réussit à obtenir 16,7 % des suffrages exprimés au premier tour.

François MITTERRAND comprit immédiatement le sens du message  envoyé par le électeurs de Dreux, il comprit surtout le profit que le parti socialiste et lui pouvait en tirer.

La tournant de la rigueur avait poussé de nombreux électeurs à ne plus voter pour la majorité présidentielle. Le Front national venait de démontrer qu’il pouvait séduire ces électeurs.   Pendant que la plupart des observateurs politiques condamnaient le vote pour le Front national, car il constituait à leurs yeux une honte et un danger pour la démocratie, François MITTERRAND,  lui, tout en condamnant publiquement ce vote, concevait promptement la meilleure façon de l’instrumentaliser.

Sous réserve qu’il prenne de l’ampleur au niveau national, mais pas trop, et surtout sous réserve que la droite et l’extrême droite naissante ne puissent  jamais faire alliance, le vote en faveur du Font national pouvait permettre à la gauche présidentielle de redevenir, voire de rester, majoritaire.

On peut aujourd’hui reconstituer en quelques dates la manœuvre mise en place par François MITTERRAND pour affaiblir durablement la droite.

13 février 1984 : invitation de Jean-Marie LE PEN à l’émission L’heure de vérité sur TF1, sur proposition pressante de l’Élysée.

Mai 1984 : la liste présentée par le Front national aux élections européennes franchit pour la première fois la barre des 10% au niveau national. Alors que le FN n’avait obtenu que 1,31 % en 1979, en 1984 il obtient 10, 95 % des suffrages exprimés.

15 octobre 1984 : création de SOS racisme sous le bienveillant parrainage du parti socialiste et de l’Élysée. Le Front national accusé d’être, “xénophobe, raciste et antisémite”, est déclaré  au plus au niveau de l’État ennemi public numéro 1.

16 mars 1986 : élections législatives qui marquent un tournant dans l’histoire de la Cinquième République. Pour la première fois, elles se déroulent intégralement au scrutin proportionnel. Pour la première fois le Front national envoie des députés au palais Bourbon. Comme le reconnaitra Lionel JOSPIN, le changement de scrutin, décidé par François MITTERRAND, ne visait qu’à « empêcher la droite d’avoir une écrasante majorité à l’Assemblée nationale ».

Les 35 députés FN qui siègent  à l’assemblée nationale de 1986 à 1988 permettent au Front national de s’installer solidement et durablement dans le paysage politique français.

Lors des élections législatives de 1988, qui  se déroulent en juin, à nouveau selon le mode uninominal à deux tours, le FN n’a plus aucun élu, mais il réunit encore 9,66 % des suffrages au premier tour.

De la France tranquillement socialiste à la France Unie

Entre 1981 et 1988, la France a énormément changé (économiquement, démographiquement, culturellement, religieusement et politiquement), les ambitions et les projets politiques des candidats donnés pour favoris ont donc changé aussi.

En 1981, François MITTERRAND proposait aux électeurs une France socialiste (France socialiste puisque tu existes, tout devient possible ici et maintenant). En 1988, il leur proposait une France unie et fraternelle, où les étrangers seraient « chez eux chez nous » (1987), répondant ainsi à des valeurs quasi évangéliques.

Durant le premier septennat de François MITTERRAND, le nombre de chômeurs était passé de 1,5 million (mai 1981) à 2,2 millions (mai 1988). Ni les gouvernements de gauche, ni le gouvernement de droite n’avaient réussi à enrayer cette augmentation. Pour de nombreux économistes de droite comme de gauche c’était la preuve que l’économie française et le marché français n’étaient plus adaptés à l’économie libérale moderne, en voie de mondialisation.

En 1988, la rupture avec les communistes n’étaient pas formellement consommées électoralement, mais désormais, les socialistes ne tournaient plus du tout leurs regards vers l’Est, ils n’avaient désormais d’yeux que pour Bruxelles.

En constatant jour après jour leur impuissance à régler les problèmes économiques de la France, dans le cadre strictement national, de plus en plus de responsables politiques français, de droite comme de gauche, avaient acquis la conviction que le salut économique et géopolitique de la France ne pouvait être qu’européen.

Pour François MITTERRAND et les socialistes il est dès lors devenu  évident que l’Europe était aussi leur seule planche de salut politique.

Jacques DELORS, ancien ministre des finances des gouvernements Pierre MAUROY, était président de la Commission européenne depuis janvier 1985, il devait le rester jusqu’en janvier 1995. Simone VEILprésidente du Parlement européen de 1979 à 1982,  devait rester un des députés européens les plus influents de 1979 à 1993. La France et les Français pouvait donc avoir la faiblesse de rêver que l‘Europe serait un peu la France en grand.

“La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir” (mai 1989)

Le 22 septembre 1984,: la photo de  François MITTERRAND prenant la main d’Helmut KOHL, durant une cérémonie à l’Ossuaire de Douaumont, avait marqué durablement l’opinion publique en Europe. Après ce geste hautement symbolique le couple franco-allemand devait effectivement montrer une constante et grande convergence de vue et unité d’action, au niveau des affaires européennes.
Nommé Premier ministre en mai 1988 par François MITTERRAND, qui venait d’être confortablement réélu pour un second septennat, Michel ROCARD ne pouvait rêver de  conditions plus favorables pour la mise en œuvre de la politique européenne dont le président et lui étaient convenue.
En mai 1989, à la veille des élections européennes, alors qu’en France, en Allemagne,  et dans les 12 pays que comptait la Communauté économique européenne (CEE), la construction d’une Europe unie, de l’Europe Unie était largement plébiscitée, François MITTERRAND fit la déclaration qui devait rester l’une de ses plus célèbres :  “La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir” .

On peut s’en étonner 30 ans après, mais, au moment où elle fut prononcée, cette phrase ne provoqua pas de grande inquiétude, même parmi les électeurs qui étaient les plus attachés à l’indépendance nationale.

Pourquoi si peu d’inquiétude ? Pour la raison simple qu’en 1989, très peu d’Européens avaient pris conscience que l’Europe Unie, une fois formée, retirerait progressivement aux États membres une part de plus en plus importante de leur souveraineté.

Les élargissements faisant passer l’Europe de 6 à 12 membres ne se sont pas faits sans craintes, mais ils se sont tous faits sans problèmes majeurs, à la satisfaction rapide du plus grand nombre.

En France et en Allemagne, les électeurs les plus anciens pouvaient aussi se rassurer, en ne voyant dans la politique nouvelle que la suite logique de la politique européenne  initiée  par Charles  DE GAULLE et  Konrad ADENAUER,  signataires en janvier 1963  du Traité de l’Élysée.

Mais en s’agrandissant, la Communauté économique européenne n’avait pas seulement changé de taille,  elle avait changé de nature et surtout d’ambition. 

Alors qu’en 1963, le président français et le chancelier Allemand  voulaient donner naissance à une Europe de la paix et de la raison à travers de accords de coopération renforcés, entre nations souveraines, à la veille de la chute du Mur de Berlin, sous l’influence des Britanniques notamment, l’ambition des Européens   étaient d’exporter la paix commerciale, dans le monde entier en commençant par l’Europe, à travers des accords d’échanges commerciaux, libre, et si possible non faussés.
De nombreux commentateurs politiques commettent l’erreur de lier, développement de la mondialisation du commerce international et fin de l’économie soviétique.

Dés décembre 1978, date à laquelle la Chine a décrété vouloir passer à une « économie socialiste de marché », les Chinois ont vu l’arrivée de commerçants du monde entier.

Comment les marchands auraient-ils pu résister à l’aventure  qu’offrait alors le plus grand marché potentiel du monde? Les Occidentaux en général, et les Européens en particulier ont été les premiers à partir à la conquête du marché chinois., sans aucune réserve, ni  morale, ni économique, ni politique.

Le néolibéralisme libertarien chère à Milton FRIEDMAN (prix Nobel d’Économie en 1976, maître à penser de l’École de Chicago), avait déjà largement gagné la bataille des idées.

Bien avant que Pascal LAMY  théorise tous les bienfaits et les vertus du Commerce international, la plupart des responsables politiques et économiques européens s’étaient rangés à l’idée que la mondialisation n’était plus un choix problématique, mais qu’elle était un point de passage devenu obligé, et une opportunité à saisir.

Progressivement, les Européens s’étaient laissés convaincre, avant la chute du Mur de Berlin,  que seule l’ouverture au monde pouvait permettre de régler les récurrents problèmes économiques et sociaux, que presque tous les pays d’Europe avaient en commun.

Les élites européennes favorables à la mondialisation attendaient ainsi avec impatience l’ouverture de vastes marchés, en rêvant  d’un marché intérieur européen aussi grand que possible.

C’est pourquoi, après la réunification de l’Allemagne en octobre 1990, dès la fin de l’Union soviétique en décembre 1991, les dirigeants européens ont  réussi à faire voter, non sans mal, le traité de Maastricht, instituant le 1er novembre 1993  l’Union européenne.

En juin 1993 à Copenhague, le Conseil européen réunissant les Chefs d’État ou de gouvernement  avait anticipé la création de l’Union européenne en définissant à l’avance les critères auxquels tout pays candidat à l’adhésion devait satisfaire.

L’heure tant attendue des élargissements était enfin revenue

L’impatience était grande, preuve en est la célérité avec laquelle fut ratifié le quatrième élargissement. L’adhésion de la Finlande reste à ce jour la plus rapide de toutes. La Finlande est devenue membre de l’Union européenne moins de 3 ans après avoir déposé sa demande officielle. 

La rapidité de l’examen des dossiers de demandes d’adhésion de l’Autriche, de la Finlande et de la Suède, s’explique bien entendu par la particularité des pays demandeurs. Les 3 États qui frappaient à la porte de l’Union européenne avaient des liens économiques si anciens avec certains des pays membres, que leur adhésion n’était en rien problématique,

À ce jour,  les adhérents de 1995 sont les derniers à avoir rejoint l’UE comme États  contributeurs nets.

Depuis 1981, le club Europe est devenu particulièrement attractif, c’est en effet le seul club, qui non seulement ne fait pas payer tous les nouveaux membres, mais qui finance ceux qui ne peuvent pas payer pour qu’ils puissent le devenir. Il n’est donc pas étonnant que les candidatures d’adhésion aient été si nombreuses, et le restent.

Un mystère demeure : comment se fait-il que la Suisse, la Norvège et l’Islande se refuse toujours à faire partie du Club Europe ? Sont-ils  trop riches pour accepter de partager, ou sont-ils si attachés à leur souveraineté, “petite souveraineté” que les européens jugent sévèrement dérisoire et illusoire?

Il était facile de prévoir que le  quatrième élargissement  ne serait problématique, ni économiquement ni politiquement.

Par contre, dans le cas des élargissements ultérieurs qui concernaient des pays qui avaient  tous vécu pendant plus de 40 ans dans une économie dirigée, à l’exception de Chypre et de Malte, personne ne pouvait  prédire la tournure que prendrait les changements économiques et politiques imposés par l’Union européenne.

On tend à oublier avec le temps que, le cinquième élargissement, effectué en 2004, fut l’objet des  tractations parmi les plus longues et les plus délicates de l’histoire de la construction de l’Union européenne.

Ce fut le premier élargissement jugé à haut risque, même parmi les plus ambitieux et les plus entreprenants des responsables européens.

Un an après, tout ce passant pour le mieux, à la satisfaction de tous les anciens membres, et à la satisfaction plus grande encore de tous les nouveaux membres, rien ne semblait plus pouvoir s’opposer à de nouveaux élargissements.

Le 13 octobre 2005,  alors que le sixième élargissement à la Bulgarie et à la Roumanie était annoncé pour 2007, l’Union européenne annonça qu’elle ouvrait officiellement le dossier d’adhésion de la Croatie et  de la Turquie.

En 2020, plus personne ne sait quand la demande d’adhésion de la Croatie a été acceptée par l’Union européenne, en revanche il est facile de se souvenir de la date à laquelle l’Union européenne  a  donné son accord à la demande de la Turquie.

L’annonce en effet  en fut faite moins de 6 mois après que  les électeurs de deux des six pays fondateurs de la CEE ont rejeté le traité de  constitution européenne, en France le 29 mai 2005, et aux Pays-Bas le 1er juin 2005.

Les électeurs qui ont voté NON peuvent difficilement oublier.

Le José Manuel Durão BARROSO a succédé à Romano PRODI à la présidence de la Commission européenne. Les deux hommes ont à maintes reprises fait savoir qu’ils étaient  très favorables à l’adhésion  de la Turquie à l’Union européenne, avant, pendant et après leur présidence.

Il n’est donc pas surprenant que, de 1999 à 2014, durant leurs présidences, la Turquie ait bénéficié de la bienveillante attention de la Commission.

Auditionné, le 13 juillet, 2004 par les nouveaux eurodéputés, le futur président BARROSO s’était déclaré « à titre personnel » « favorable à l’adhésion de la Turquie » à l’Union européenne. Il avait ajouté « si Ankara respecte les critères démocratiques requis », persuadé que cela serait bientôt le cas.
Quant à  à Romano PRODI,  à la lecture du discours qu’il a prononcé à Ankara le 15 janvier 2004  devant la Grande Assemblée Nationale de Turquie, ont comprend que pour lui l’adhésion de la Turquie n’était qu’une question de temps, comme pour lles élargissements précédents.
Le 23 septembre 2004, deux mois avant de céder la présidence de la Commission européenne,  Romano PRODI a reçu à BruxellesRecep Tayyip ERDOGAN, Premier ministre de la Turquie depuis le 14 mars 2003.
Dès le lendemain, on pouvait lire sur le site web de l’Université du Luxembourg,  sous la photo des deux hommes : [La] réunion a permis de dissiper les derniers obstacles se dressant sur le chemin qui doit permettre à la Commission européenne de faire une recommandation sur la date d’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Pourquoi un soudain empressement pour l’adhésion de la Turquie ?

Le cinquième élargissement avait été un vrai saut dans l’inconnu, un immense pari à relever dans tous les domaines : pari politique, pari démocratique, pari économique et pari culturel. Pour la première fois, des pays qui avaient vécu près quarante cinq ans coupés du reste du monde par le rideau de fer, faisaient leur entrée dans l’Union européenne.

Considérant que le pari  était gagné, dés le 1er mai 2004, la plupart des responsables européens rêvèrent de nouveaux élargissements.

Grisés par leur réussite, les dirigeants européens, étaient alors convaincus que le modèle démocratique et économique de l’Union européenne était contagieux, et qu’il suffisait de le promouvoir pour qu’il finisse par s’imposer. Ils restaient persuadés qu’il ne pouvaient y avoir de progrès scientifique et technologique sans liberté d’entreprendre et sans liberté de penser.  Ils ne voyaient aucune raison de refuser l’examen de la demande d’adhésion d’un État, surtout lorsqu’elle avait été formulée depuis longtemps.

 La plupart des dirigeants n’avaient toujours pas su, ou voulu, tirer  les conséquences du contre-exemple chinois. Vingt ans après la tuerie de la place Tienanmen, la démocratie se faisait toujours attendre en Chine, mais les mondialistes occidentaux restaient persuadés qu’elle finirait par triompher .

Pékin, place Tiennanmen,  avril 1986

Depuis 1963, la Turquie est un État tiers associé à la CEE, puis à l’Union européenne. La Turquie a présenté sa candidature d’adhésion à la CEE en 1987. Elle a signé un accord d’union douanière avec l’Union européenne en 1995.. La candidature d’adhésion de la Turquie n’a été formellement et officiellement enregistrée que le 12 décembre 1999.

Pour chaque pays candidat, l’UE met en place un partenariat pour l’adhésion. Celui relatif à la Turquie a été adopté en 2001 et actualisé en 2003, 2006 et 2008.  L’IAP (Instrument d’Aide de Pré-adhésion) en faveur de la Turquie a été doté de 4,9 milliards d’euros pour la période 2007-2013 soit quatre fois plus que pour la période précédente

Depuis 2002, Le Parti de la justice et du développement ou AKP  parti islamo-conservateur, est au pouvoir en Turquie. En 2003. l’un des principaux cofondateurs de l’AKP en 2001, Recep Tayyip ERDOGAN, est devenu Premier ministre. Il savait d’expérience que les Kémalistes, qui étaient omnipotents dans l’administration et dans l’armée, feraient tout pour l’empêcher de mettre en œuvre son programme, car il contrevenait d’évidence aux  règles héritées de Mustafa Kemal ATATÜRK.

Un élargissement instrumentalisé des deux cotés

Dès ses premiers contacts avec les responsables européens, le Premier ministre turc avait pu apprécier la dualité des raisons qui les incitaient à répondre favorablement et rapidement à la demande d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Il comprit tout de suite qu’en 2004, l’adhésion de son pays présentait pour de nombreux Européens deux intérêts  :

un évident intérêt économique, la Turquie représentant un marché en forte expansion, de 80 millions de consommateurs potentiels.

un intérêt politique et culturel, la Turquie étant, encore dans ces années là, un pays musulman fortement sécularisé par plus 70 ans de kémalisme.

En quoi ce deuxième point présentait-il un intérêt important pour les Européens, à ce moment de la construction européenne ? 

Pour comprendre, il faut se replonger une quinzaine d’années en arrière, et ce rappeler des débats politiques et culturels qui agitaient les esprits, un an avant la mort du pape Jean-Paul II, et un an avant la ratification du traité de  constitution européenne par les États.

En 1992, la ratification du traité de Maastricht, avait été difficile, notamment en France où le référendum avait donné lieu à une âpre bataille électorale. Dans l’Union européenne élargie à 25 États, de nombreux dirigeants craignaient que dans leur pays, la ratification du traité de constitution soit encore plus délicate.

Deux raisons principales étaient avancées pour justifier l’élaboration de ce traité :

  • difficulté de faire fonctionner une Europe à 25 avec les mêmes règles que pour une Europe à 15 ;
  • volonté de réunir dans un texte unique les différents traités qui se sont succédé au fil des ans,

Créée à l’issue du Conseil européen de Laeken en décembre 2001, la Convention sur l’avenir de l’Europe, ou Convention européenne, fut chargée de rédiger un projet de Constitution européenne,

La rédaction du texte de cette constitution fut laborieuse. Elle ne prit fin que le 24 octobre 2004.  Elle fut aussi mouvementée. Un point fit longuement débat, celui concernant la référence aux valeurs chrétiennes et la laïcité.

Fallait-il rappeler les racines chrétiennes du continent européen ?

L’Europe pouvait-elle se contenter d’être une grande zone de libre échange, une Europe marchande, ou devait-elle aussi avoir une âme  forgée par l’Histoire?

Dès son élection en 1978, et jusqu’à sa mort en 2005, le pape Jean-Paul II n’eut de cesse d’alerter les Européens sur l’importance qu’ils devaient accorder à leurs racines culturelles et religieuses. L’arrivée à Strasbourg en 2004 de députés de Pologne, de Slovaquie  et de Hongrie, donna aux propos  du pape un écho particulier.

Les Européens qui voyaient avant tout dans l’adhésion de la Turquie à l’UE un très grand intérêt  économique,  tenaient à toutes forces à évacuer ces questions, car ils pensaient qu’elles n’avaient pour but que de pouvoir fermer la porte au nez de la Turquie..

Dès son arrivée à la tête du gouvernement turc en 2003, Recep Tayyip ERDOGAN donna à la candidature de la Turquie à l’UE un grand élan. Il avait parfaitement compris tout le bénéfice qu’il pourrait tirer d’une posture europhile, il sut prononcer les mots que les responsables européens aimaient entendre.

À Bruxelles et à Strasbourg, la candidature de la Turquie devint de plus en plus souhaitée et soutenue, bien sûr en raison des excellents résultats économiques que la Turquie put très rapidement afficher, mais aussi pour des raisons de politique intérieure dans les pays européens où les musulmans étaient de plus en plus nombreux.

L’estimation du pourcentage de croyants dans les différents pays d’Europe est particulièrement problématique. En France encore plus qu’ailleurs, puisque par principe, la République française s’interdit de poser la question de l’appartenance religieuse dans les recensements légaux, Les convictions religieuses des individus relevant du domaine privé, aucun sondage ne peut arriver à donner avec certitude le nombre des personnes qui partagent dans un pays une même foi.

Les pourcentages d’appartenance religieuse qui sont publiés ne sont donc que  les valeurs estimées par les sociologues, et  en ce qui concerne les musulmans,  par les démographes qui font leurs estimations à partir de l’origine géographiques des ascendants des personnes recensées. Ces valeurs sont donc hautement sujettes à caution.  Elles ont surtout le  grave défaut d’assigner, à vie, un individu à la religion de sa parentèle.

Aucun dirigeant politique ne sait précisément le nombre correspondant à la population d’origine musulmane de son pays, mais tous connaissent son évolution.

De 1978 à l’an 2000, le nombre de musulmans a considérablement et rapidement augmenté, non sans de grandes difficultés et parfois de graves problèmes, dans la plupart des pays de l’Europe occidentale, en France en particulier.

Tous les responsables politiques à Paris, à Bruxelles  et à Ankara savaient pertinemment cela lorsque les négociations d’adhésion de la Turquie  ont repris avec la volonté d’aboutir, du coté de l’Union européenne au moins.

Turquie: LA solution des problèmes des Européens avec l’islam ?

En Europe en moins de 20 ans, dans la plupart des pays de forte immigration, le libéralisme économique, couplé au libéralisme culturel, a provoqué de grandes fractures, sociales, religieuses et géographiques, dans la population.

Face aux flux de migrants, mal contrôlés et mal préparés, les autorités ont vite été dans l’incapacité d‘accueillir, d’intégrer, et encore moins d’assimiler les nouveaux arrivants, dans de bonnes conditions. Accusés de conduire des politiques discriminatoires, voire racistes, conscients de leur impuissance grandissante, les gouvernements désemparés, ont vite prêté une oreille attentive au discours de ceux qui plaidaient pour l’adhésion de la Turquie, autant pour des raisons économiques, que pour des raisons culturelles et religieuses.

Pour ceux qui y étaient le plus favorables, pour des raisons culturelles, non seulement l’adhésion de la Turquie ne présentaient pas de risques, comme le prétendaient ceux qui y étaient opposés, mais elle représentait une solution, voire LA solution, pour tous les pays qui avaient des problèmes de cohabitation avec les habitants confessant leur foi en l’islam.

Les opposants à l’adhésion de la Turquie, mêmes les moins résolus, ne pouvaient comprendre par quel miracle  la multiplication par cinq du nombre de musulmans dans l’Union européenne, pourrait apporter aux pays européens LA solution aux problèmes  qu’ils avaient, chez eux, avec le salafisme et le wahhabisme installés, parfois depuis des dizaines d’années.

Pour les partisans de l’adhésion de la Turquie, les opposants à l’adhésion nourrissaient des craintes infondées, dues à une approche comptable et statique simpliste de l’Histoire, dues à une forme de racisme culturelle, pour ne pas dire de racisme tout court. Ils avaient aussi le grand tort d’être généralement les plus favorables au rappel, dans la constitution européenne des racines chrétiennes de l’Europe.

Pour les partisans de l’adhésion de la Turquie, ce rappel était précisément ce qu’il  fallait éviter, pour qu’en aucun cas,  les musulmans d’Europe ne puissent se sentir exclus du projet européen.

Ils plaidaient que l’adhésion de la Turquie , pouvait être et devait être, le geste fort et symbolique attendu par les musulmans, qui ferait la preuve qu’en Europe l’islam n’était pas rejeté, par principe. Ils ne manquaient surtout pas de rappeler que la Turquie était le seul pays laïc en terre d’islam, et que les musulmans turcs étaient de ce fait des musulmans à part. Ils se laissaient  aller à rêver d’un islam turc et laïc à la fois. 

L’islam turc : un islam de rêve pour les Européens, mais un islam rêvé ?

Certains mauvais esprits ne pouvaient s’empêcher de faire remarquer que parmi les plus chauds partisans de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne on comptaient de nombreux gens de gauche, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils

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Après la signature à Luxembourg, le 25 avril 2005, du traité concernant l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, qui devait devenir effective le 1e janvier 2007, la Turquie se prit à espérer que son tour était enfin arrivé. L’Union européenne et la Turquie étaient liées par une union douanière depuis 1996, restait donc à franchir le dernier pas, qu’elle pouvait espérer pour 2011, si son dossier de candidature était examiné au même rythme que celui des derniers entrants.

À partir de 2007, ne voyant rien arriver, le premier ministre turc fit connaître avec constance son impatience, que l’on peut aujourd’hui soupçonner d’avoir été feinte. En effet il apparaît clairement désormais que la demande d’adhésion intempestive de la Turquie avait surtout pour but de masquer aux Européens les ressorts de la politique culturelle et religieuse qu’il voulait absolument installer, en commençant par mater l’armée turque, bastion kémaliste, dernier obstacle pouvant l’empêcher d’accéder au pouvoir suprême et absolu.

Pour éclairer les lecteurs sur l’aveuglement coupable de nombre d’« experts » en géopolitique nous avons rédigé un article particulier : « L’adhésion de la Turquie vue de Budapest en 2007 et de Sofia en 2010 ».

En 2018, les « experts » n’ont toujours pas fait amende honorable, mais ils ont enfin admis que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne était plus complexe et problématique que ce qu’ils avaient eu la légèreté de penser. Ils ont eu la mauvaise surprise de constater que, contrairement à la majorité des Européens qui se pensent sans racines, la majorité des Turcs étaient très attachés aux leurs, et qu’ils n’étaient pas prêts à oublier leur culture ottomane.

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Les Turcs sont pris en otages entre ceux qui sont contre leur adhésion, parce qu’ils sont musulmans et ceux qui sont pour leur adhésion, parce qu’ils sont musulmans. Ce qui semble contradictoire est pourtant la stricte réalité.

Les partisans et les opposants à l’adhésion, prennent position pour des raisons n’ayant rien à voir, ni avec l’intérêt bien compris de la construction européenne, ni avec celui de la Turquie.

Parmi les partisans de la mention du christianisme figuraient Angela Merkel et surtout les représentants de la Pologne (indépendamment du parti au pouvoir). La France fut le principal opposant à l’inclusion de cet héritage religieux dans le traité constitutionnel. Valéry Giscard d’Estaing était d’avis qu’il ne pouvait être fait mention du christianisme sans mentionner les autres religions présentes3 ; d’autre part, le gouvernement de Jacques Chirac était fermement attaché à la laïcité à la française, avec une stricte séparation entre État et culte public. Aucune référence à cet héritage ne fut donc ajoutée.

 

 

 

[Le 20 août 2020, 15 H35, S. Ö., Istanbul] :  En 1900, un habitant sur quatre de l’Empire ottoman était chrétien. En 2020, on  évalue le nombre total des chrétiens en Turquie à 400 000, sur une population de plus de 83 000 000  d’habitants, soit  un habitant sur plus de deux cents.