N° 157 À Saint Petersbourg, le grenier de l’humanité

 En Russie les gardiens de la mémoire des graines

En Languedoc-Roussillon les gardiens de la mémoire de la vigne

La plus ancienne et la plus grande banque de semences végétales au monde a été créée en 1894 en Russie,  à Saint Petersbourg (voir ci-dessous l’article paru  dans Le Figaro). La plus ancienne et la plus grande collection ampélographique au monde a été créée à l’École d’Agriculture de Montpellier en 1874. Les édiles du Clapas semblent malheureusement l’avoir oublié, ou peut être ne l’ont-ils jamais su !

En effet, en 2010, on pouvait lire dans le journal municipal :

Montpellier, capitale du Languedoc-Roussillon, région qui comporte le plus de sites « Natura 2000 » en France, possède un passé glorieux sur le plan de la botanique avec le plus ancien jardin botanique et le deuxième herbier de France. Sa croissance au cours des dernières décennies s’est réalisée en préservant de grands espaces de nature et leur richesse biologique, et en développant une politique active de gestion de ces derniers. L’accroissement des zones vertes au sein des zones urbanisées a permis d’avoir un nombre important d’espèces animales (101 d’oiseaux, 18 de mammifères, 27 de poissons, 13 de reptiles), et plus de 1 000 espèces végétales indigènes à Montpellier.

En 2010, Montpellier méconnaissait la richesse patrimoniale de “sa” région.

Malheureusement en 2020, après que la région Languedoc-Roussillon a été fondue dans la grande région Occitanie, sa richesse patrimoniale risque d’être oubliée à jamais. Afin que les lecteurs du site web d’ICEO puissent mesurer la valeur du trésor ampélographique que l’l’École d’Agriculture de Montpellier a fini de transférer dans les sables de la commune de Marseillan en 1950, nous  les invitons à découvrir, ou à retrouver l’Unité Expérimentale du Domaine de Vassal-Inra, qui va bientôt être à son tour transféré sur le Site INRA de Pech Rouge.

Cet article donne l’occasion aux responsables  d’ICEO d’exprimer leur reconnaissance à tous les grands spécialistes du pôle viti-œnologique de Montpellier, qui ont apporté, et apportent encore, aimablement et gracieusement, leur grande compétence et leur expérience,  pour toutes les actions que l’Association entreprend pour promouvoir, notamment en Pologne, la culture traditionnelle du vin.

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REPORTAGE – L’Institut VAVILOV, la plus ancienne banque de semences végétales au monde, préserve une collection exceptionnelle de graines, boutures et autres pollens. Un bien commun de l’humanité.

Par Aude RAUX et Jéromine DERIGNY Le Figaro 17 janvier 2020

Le destin de Nikolaï VAVILOV a le goût de la faim. Le botaniste et généticien russe, qui dédia sa vie à découvrir l’origine de notre nourriture pour assurer sécurité et autonomie alimentaire, mourut, en 1943, de dystrophie, conséquence d’une sous-alimentation. Né en 1887, dans une Russie affamée, il dirigea, entre 1921 et 1940, l’Institut pansoviétique de botanique appliquée et des nouvelles cultures. À la suite de la grande famine de 1931-1933, qui fit 6 à 8 millions de morts, due en partie à la collectivisation forcée des terres agricoles, Staline cherchait un coupable. Nikolaï VAVILOV était la cible idéale. Il incarnait tout ce que le dictateur de l’URSS haïssait: des origines bourgeoises (son père était un riche commerçant moscovite), un prestige international et une indépendance d’esprit. En 1940, le maître du Kremlin le fit jeter en prison, à Saratov. Il fallut attendre la période de déstalinisation pour que le scientifique soit réhabilité et que l’Institut prenne son nom – en 1967.

Situé à Saint-Pétersbourg, l’Institut VAVILOV abrite aujourd’hui un bien commun de l’humanité: la collection de 327.000 échantillons de graines, boutures, pollens, bourgeons et greffons de plantes cultivées ou sauvages. Cette banque de semences étatique est la plus ancienne au monde et l’une des rares à avoir été créée – en 1894 – bien avant l’utilisation des engrais et pesticides de synthèse. C’est également la quatrième plus grande des 1700 banques nationales de gènes de la planète.

115 expéditions, parfois au péril de sa vie

Sur la place Saint-Isaac, située à quinze minutes à pied du Musée de l’Ermitage, les deux bâtiments de l’Institut VAVILOV se font face. À l’intérieur, le temps fige de son ombre la mémoire du scientifique. Passée une imposante porte en bois, le silence du vestibule à la vertigineuse hauteur sous plafond enveloppe le visiteur. Un escalier central en marbre, dont chaque marche est ornée de plantes foisonnantes, le mène vers un buste à l’effigie de Nikolaï VAVILOV. À ses pieds, repose un bouquet de fleurs. En tissu, pour qu’elles ne fanent jamais.

Fondée à Saint-Petersbourg en 1894, la plus ancienne et l’une des plus grandes banques de semences végétales au monde doit son nom à un botaniste et généticien visionnaire : Nikolaï VAVILOV. Jerômine Derigny/Collectif Argos

Au premier étage, un petit musée lui rend hommage. On y accède après avoir traversé une salle dans laquelle trône un monumental portrait du chercheur. Sa moustache conquérante se reflète dans un miroir Art nouveau. Sur les murs du musée peints en vert, des panneaux retracent les 115 expéditions qui l’ont mené, parfois au péril de sa vie, pendant vingt ans, dans 64 pays, en Europe, en Asie et en Amérique. Infatigable travailleur, Nikolaï VAVILOV ne dormait que 3 h 30 par nuit. Des photos sépia montrent l’explorateur polyglotte, en costume cravate, discutant avec les fermiers au milieu des champs de maïs au Mexique, ou croquant une grappe de raisins dans la région de Tachkent, en Ouzbékistan.

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Pendant le siège de Leningrad, treize agronomes ont préféré mourir de faim, plutôt que de manger les semences dont ils avaient la garde.

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Nikolaï VAVILOV sillonnait ainsi le monde pour enrichir la collection de l’Institut en semences vivantes de légumes, fruits, céréales et en tubercules, principalement des pommes de terre. Convaincu que «la biodiversité agricole est la pierre angulaire d’une meilleure sécurité alimentaire pour l’humanité» (1), ce visionnaire voulait protéger ces graines de l’oubli et de la destruction. Comme le rappelle un bouleversant panneau consacré aux héros du siège de Leningrad, de septembre 1941 à janvier 1944, treize collègues de l’agronome préférèrent périr de faim, plutôt que de manger les semences de riz, de blé ou de lentilles dont ils avaient la garde.

«Un génie»

Aujourd’hui, 700 fonctionnaires maintiennent son héritage. «C’était un génie», confie Nikolaï DZYUBENKO, austère mais ardent directeur de l’Institut VAVILOV. Ce professeur de sciences biologiques reçoit dans son bureau éclairé par un somptueux lustre: «L’homme avait compris, le premier, les dangers liés à l’érosion génétique. Il avait pris conscience que tous les éléments de la nature sont interconnectés. Sa pensée doit nous inspirer face aux nouveaux défis que le monde doit affronter, au premier rang desquels, le dérèglement du climat. C’est la faim qui pousse à l’exil les réfugiés climatiques. Et ces graines sauvées de l’oubli par Nikolaï VAVILOV pourraient posséder des caractéristiques d’adaptation à ces nouvelles menaces.» Selon ses données, 40 % de la collection VAVILOV datent d’avant la Seconde Guerre mondiale et 80 % sont introuvables ailleurs, ce qui en fait «la banque génétique nationale la plus complète de la planète».

Une avoine endémique d’Éthiopie

Grâce à ce grenier de l’humanité, l’Éthiopie a récupéré une avoine endémique, collectée par Nikolaï VAVILOV, en 1927, dans l’ancienne Abyssinie. La variété avait disparu, après la révolution communiste des années 1970. C’est en train et à dos de mulet que l’explorateur, qui contracta le paludisme et le typhus, mena cette expédition, muni d’armes pour se défendre des léopards et des bandits. D’autres pays ont à leur tour bénéficié de cet institut chargé de veiller sur la diversité végétale. Une biodiversité cultivée qui subit, depuis les années 1950, une funeste érosion. Selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), 75 % des légumes, fruits et céréales cultivés ont disparu depuis le début du XXe siècle.

Afin de protéger cet exceptionnel garde-manger, les semences, après vérification de leur capacité germinative, sont stockées à température ambiante. Comme au temps de Nikolaï VAVILOV. Au département de l’avoine, de l’orge et du seigle, telle une installation de l’artiste Christian BOLTANSKI, une multitude de rangées de petites boîtes métalliques parfaitement alignées reposent sur des étagères en bois. Chacune recèle des sachets en papier kraft qui renferment eux-mêmes les précieuses graines. «Nous avons, par exemple, 20.000 variétés de l’espèce orge. Tous nos exemplaires sont garantis sans trace, ni d’organisme génétiquement modifiés, d’ailleurs interdits en Russie, ni d’hybride F1 (2)», s’enorgueillit Olga KOVALEVA, directrice de ce département.

Olga KOVALEVA, directrice du département de l’avoine, de l’orge et du seigle. Jeromine Derigny / Collectif argos

Régénérer les semences

Les semences de l’Institut VAVILOV étant vivantes, il faut les régénérer: tous les deux à dix ans en fonction des cultures. Des fonctionnaires de l’établissement mettent en terre une partie du stock dans l’une des onze stations d’expérimentation réparties sur le territoire russe, majoritairement dans le Caucase. Les plantes grandissent et de nouvelles graines sont collectées pour être conservées. Le tout, manuellement.

L’autre technique de conservation, plus moderne, consiste à congeler les semences, ce qui permet de les renouveler moins souvent en pleine terre. Après avoir enfilé une épaisse parka, Boris MAKAROV, l’espiègle responsable de la banque de gènes, pénètre dans une chambre froide de l’institut à – 10 °C. Là, au cœur de l’ex-capitale impériale, sont stockées des fèves dans des sachets à triple épaisseur et sous vide.

Des greffes et des bourgeons cryogénisés

La troisième technique, encore plus récente, la cryogénisation, nous fait descendre sous des températures plus que polaires: à – 185 °C. Au sous-sol de l’établissement de Saint-Pétersbourg, plusieurs containers pressurisés d’azote liquide sont entreposés. Un système qui préserve, jusqu’à cent ans, les greffes, les bourgeons de pommiers, poiriers ou raisins et les pollens.

«L’Institut VAVILOV, c’est le graal», déclare Stéphane CROZAT, directeur et cofondateur du Centre de ressources de botanique appliquée, au milieu du luxuriant potager implanté dans le Parc de Lacroix-Laval, près de Lyon. Spécialiste des ressources des terroirs, il fit le constat de la disparition massive des semences de fruits, légumes, céréales et herbes aromatiques cultivés dans la région lyonnaise durant la seconde moitié du XIXe siècle. «J’ai alors lancé une enquête policière afin de retrouver ces graines oubliées, ce qui nous a menés, mes collègues et moi-même, jusqu’à Saint-Pétersbourg, en 2014», raconte l’ethnobotaniste.

Des variétés locales aux noms empreints de poésie

Dans la collection de l’Institut VAVILOV, figurent 270 variétés locales aux noms empreints de poésie et de terroir: chou quintal d’Auvergne, haricot beurre nain du Mont-d’Or, orge gloire du Velay… Le chasseur de trésor en rapporta 75. Stéphane CROZAT garde un souvenir ému de son séjour: «La France bénéficie (encore!) d’une aura en Russie. Nous avons passé une semaine à boire du thé au samovar, à porter des toasts et à recevoir de vigoureuses accolades. En partant, le responsable des relations internationales m’a pris à part et dit, les yeux dans les yeux: “Tout ce qui peut être entrepris pour sauver l’Institut doit être fait.”»

Les moyens financiers et humains de cet établissement étatique se sont en effet considérablement réduits après la chute de l’URSS. Le montant annuel du budget de l’Institut VAVILOV s’élève, à présent, à 8,7 millions d’euros par an.

Expédition dans le Caucase

C’est ainsi qu’un Collectif VAVILOV a pris racine à Lyon afin de sécuriser la collection conservée à Saint-Pétersbourg. Dans le sillon tracé par Nikolaï VAVILOV près d’un siècle avant eux, Lyonnais et Russes ont effectué une expédition dans le Caucase: suivant la même méthodologie, ils ont collecté, en 2015, 300 plantes endémiques qu’ils ont rapportées en France. Un réseau de maraîchers, jardiniers, associations et collectivités territoriales de la région Auvergne-Rhône-Alpes – 60 sites au total – font vivre ces semences de variétés anciennes. «Si vous perdez une variété, souligne Stéphane CROZAT, vous perdez parfois jusqu’à 10.000 ans d’expertise de domestication des plantes par l’être humain. Depuis la naissance de l’agriculture, la sélection s’est faite en fonction du sol et du climat d’un territoire. Mais après guerre, l’industrialisation de l’agriculture a eu pour conséquence la destruction des sols du fait de la destruction de la vie microbienne et la création, dans des laboratoires, d’un nombre de plus en plus restreint de semences, sous prétexte qu’elles peuvent s’adapter partout. La biodiversité est vitale pour la population mondiale: plus il y a de variétés, plus il y a de solutions pour s’adapter.»

La Monstrueuse de Lyon

Pour porter ces enjeux à la connaissance du grand public, le collectif développe un projet de quinze jardins VAVILOV conservatoires répartis en France. Le premier a été inauguré, en 2016, à Écully, près de Lyon, au siège social du groupe Seb, mécène. Jean-Pierre GARNERONE entretient ce potager, récolte les graines, et anime des ateliers avec les salariés de Seb: «Regardez la Monstrueuse de Lyon. Cette variété de tomate, qui peut peser jusqu’à 700 grammes, a une chair ferme. Goûteuse, elle contient peu d’eau. J’adore!» Le deuxième jardin VAVILOV connecté vient d’éclore, en 2018, dans un espace vert ouvert au public de la commune d’Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis. Et le troisième a été aménagé la même année dans la Chartreuse de Neuville, un monastère situé dans le Pas-de-Calais. La collection d’outre-temps de Nikolaï VAVILOV sème ainsi l’espoir pour l’avenir de l’humanité.

(1) Aux sources de notre nourriture. Nikolaï VAVILOV et la découverte de la biodiversité, de Gary Paul Nabhan, Nevicata, 2010. Une nouvelle édition paraîtra cette année.

(2) Par exemple, pour la tomate, il existe une multitude de variétés, comme la tomate cerise rouge, noire, orange ou jaune, la tomate cœur-de-bœuf ou encore la tomate noire de Crimée.

[Le 19 janvier 2020, 18 H10, J-L. E., Armissan] :  Être précurseur est non seulement une tache difficile car il faut se projeter sur le moyen- long  terme, et en plus quand on a raison cela perturbe le court terme et l’ordre établi !! On le constate sur ce sujet et bien d’autres! Tous les voyants sont au vert coté étude environnementale pour le transfert [de Vassal à Gruissan]. La réalisation maintenant se fera en fonction des budgets qui y seront consacrés.

Bien cordialement à tous.

[Le 19 janvier 2020, 17 H35, A. C., Castelnau-le-Lez] : En effet on peut en ‘prendre de la graine’!

Concernant la collection mondiale de vignes, je confirme qu’elle est en cours de transfert du domaine de Vassal où l’INRA est locataire en situation instable et de surcroît menacée de salinisation à moyen terme, au domaine INRA de Pech Rouge où la sécurité est assurée sur tous les plans. Je crois que l’on peut féliciter les équipes INRA de Pech Rouge et de Vassal (en cours de mutation) pour leur investissement dans cette opération. Pour votre information, sachez qu’il y a une bonne quinzaine d’années j’ai été le premier et le seul à l’époque à demander ce transfert de Vassal à Pech Rouge pour les raisons évoquées. Ceci m’a attiré alors les foudres de mes collègues de Vassal et de la génétique de la vigne, et bien d’autres dans le microcosme politique régional! Je ne regrette rien et de toutes façons personne ne fait changer d’idée à l’hybride cévenolo-ariégeois que je suis lorsqu’il est convaincu d’avoir raison…

Bien à vous

[Le 18 janvier 2020, 20 H45, P. D., Aubervilliers] : Nikolaï VAVILOV, quelle belle conscience !