N° 294 “Guerres justes”, beaux sentiments, et/ou bonne politique ?

«C’est le destin des guerres dans nos démocraties contemporaines de passer par trois phases: l’euphorie de la cause juste, la morosité de la guerre d’usure et la préparation du rapatriement des troupes»,  Régis DEBRAY

Depuis plus de 30 ans, en toute irresponsabilité et en toute inconséquence les Américains et leurs alliés divers et variés cherchent à importer en terre d’islam, par la force, la « paix », la « démocratie » et le « respect des droits de l’homme », avec les résultats catastrophiques que l’on connaît.

Les premiers gagnants de ces « brillantes » interventions militaires sont bien sûr les ennemis islamistes de l’Amérique, qui n’ont jamais eu aussi peu de mal à enrôler de nouvelles recrues pour faire la guerre aux « mécréants occidentaux ».

Les seconds gagnants sont les actionnaires des sociétés travaillant pour le complexe militaro-industriel américain, dont les successeurs du président EISENHOWER, restent incapables de réduire l’influence néfaste sur la politique internationale des États-Unis.

L’aporie de la guerre juste

Si donc ce n’est que par des guerres justes et légitimes que les Romains sont parvenus à posséder un si vaste empire, je leur propose une nouvelle déesse à adorer : c’est l’Injustice des nations étrangères, qui a si fort contribué à leur grandeur par le soin qu’elle a pris de leur susciter d’injustes ennemis, à qui ils pouvaient avantageusement répliquer par une guerre juste.”

Depuis ce texte écrit par Saint Augustin les Occidentaux n’ont pas manqué d’ « injustes ennemis » pour que leurs pouvoirs guerriers puissent leurs déclarer de justes guerres.

Au XIXe siècle les Européens prétendaient agir en « faveur » des peuples les moins «avancés». Certains étaient convaincus qu‘ils en avaient le devoir et même le « droit moral ». « Les races supérieures ont un droit sur les races inférieures »[discours de Jules FERRY prononcé devant l’Assemblée nationale le 28 juillet 1885.

Le Pacte de la SDN (Société des nations) de 1919 témoigne encore de cette vision du monde. Ainsi son article 22 évoque les territoires «habités par des peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne». Il affirme que «le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation», et que «la meilleure méthode de réaliser pratiquement ce principe est de confier la tutelle de ces peuples aux nations développées qui (…) sont le mieux à même d’assumer cette responsabilité».

Au XXe siècle, le lendemain de la décolonisation, les Occidentaux ont inventé le droit d’ingérence, restant ainsi les « justiciers » de la planète. À l’imitation des Américains, ils se sont continument efforcés de faire passer pour participation à des « guerres justes », leurs actions militaires.

Au XIXe siècle, les Européens guerroyaient « généreusement » pour « offrir » le « progrès », leur « progrès », aux populations qui peinaient trop à trouver la voie du développement.

Au XXe et XXIe siècles, les Occidentaux, n’écoutant que leur « devoir moral », ont guerroyé, de « façon désintéressée » (voir Opération Liberté Irakienne), pour faire cesser les horreurs et renverser les dictatures, du moins c’est ce qu’ils ont toujours prétendu.

Face à l’ingratitude manifeste des peuples auxquels les Occidentaux s’échinent à apporter la liberté et la démocratie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Européens devraient urgemment s’interroger sur l’universalité réelle ou fantasmée de leurs valeurs.

Ils devraient surtout s’interroger sur les raisons pour lesquelles leurs valeurs sont si mal reçues par ceux auxquels ils veulent à tout prix les offrir.

Les crimes horribles et les blessures physiques terroristes sont très rarement ignorées, ou passées sous silence, par contre, fort malheureusement, les blessures psychologiques qui ont fait naître les vocations terroristes restent souvent méconnues et leurs raisons incomprises.

Les Occidentaux, imbus de leur puissance et de leur supériorité, ont trop souvent attaché fort peu d’importance aux raisons pour lesquelles des hommes et des femmes devenaient prêts à faire le sacrifice de leur vie pour commettre un acte terroriste.

Fermement convaincus de lutter pour une juste cause en combattant les terroristes, convaincus de la victoire inéluctable du bien sur le mal, les Occidentaux remportent le plus souvent facilement la bataille militaire qu’ils livrent, mais subissent aussi souvent rapidement de cuisantes défaites politiques et diplomatiques.

Au nom de « leurs  hautes valeurs morales », ils n’ont cessé de multiplier les erreurs d’analyse, qui leur ont fait faire de grosses bêtises et commettre de grands crimes.

En diabolisant et essentialisant leurs ennemis, en cherchant à les réduire à l’horreur spectaculaire de leurs crimes, les Occidentaux trouvent toujours facilement de « bons motifs » pour faire la guerre, mais s’interdisent de trouver avec qui établir une paix durable.

La Guerre d’Algérie un triste exemple à méditer

La guerre d’Algérie fut  emblématique des erreurs commises au nom de la paix et du maintien de l’ordre « républicain ».

Devenu président du Conseil des ministres le 1er février 1956, au nom du « Front républicain » (socialistes radicaux, et divers gauche), Guy MOLLET, se rendit à Alger dès le 6 février.

Durant sa visite particulièrement mouvementée, appelée la « journée des tomates », le dirigeant socialiste fut durement ébranlé par les comptes rendus de la situation qui lui furent faits.

Avant de rentrer à Paris, Guy MOLLET déclara le 6 février au soir : ” Les liens entre l’Algérie et la France sont indéfectibles“. Profondément troublé par toutes les exactions dont on lui a décrit la sauvagerie, le président du conseil ne cacha pas son émotion. Sa conviction était faite, ainsi que celle de la quasi totalité de la  classe politique. On prête à Guy MOLLET une phrase définitive qu’il aurait prononcée de retour à Matignon : «On ne discute pas avec des bandits, avec des criminels de droit commun».

Après trois courtes semaines de réflexion, le 28 février 1956, il annonça l’envoi de nouvelles troupes en Algérie et brandit la menace de la « guerre à outrance » contre tous ceux qui refuseraient de déposer les armes. 

Le 12 mars 1956, Guy MOLLET demanda à l’Assemblée nationale le vote de pouvoirs spéciaux en Algérie :

« Le gouvernement disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toutes les mesures exceptionnelles commandées par les circonstances, en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire ».

Le texte fut adopté par 455 voix, dont celles des 146 députés du Parti Communiste Français. Seuls 74 députés votèrent contre. [ En 1956 l’Assemblée nationale comptait 581 députés].

Le 17 mars 1956, Guy MOLLET signa, avec entre autres son ministre de la Justice, François MITTERRAND, un décret relatif à l’application de la justice militaire en Algérie. Ce décret se donne pour but de « donner à l’armée sa pleine efficacité ».

C’est ainsi que, élu en janvier pour mettre fin à une « guerre imbécile et sans issue », à la tête d’un gouvernement formé par le Front républicain, Guy MOLLET confia aux officiers français en mars, la lourde tâche de ramener l’ordre « républicain » en Algérie.  Et cela avec l’aval du PCF, qui ne commencera à voter contre cette politique qu’en juillet.

Cette décision précipitée, considérée comme déraisonnable aujourd’hui, et qui eut les très lourdes conséquences que l’on sait, fut prise sous le coup de l’émotion, dans l’urgence.

L’horreur des atrocités infligées à leurs victimes par ceux que la presse appelait fellaghas, n’est pas pour rien dans cette émotion. On peut voir dans un numéro spécial de la revue mensuelle L’Algérie Médicale publié en 1957 des photos montrant les atrocités commises par les soldats du FLN et le mode de réparations de certaines mutilations, effectuées par les chirurgiens de la Faculté de Médecine d’Alger.

Action, répression, réaction, répression, révolution

En voulant ignorer cet enchainement, pour des raisons très morales, mais fort peu politiques, Guy MOLLET tomba dans le piège tendu par les révolutionnaires algériens, comme tous les gouvernants fragiles, pressés d’en finir avec ce qui les dépasse.

Le 11 avril 1956, le gouvernement rappela 70 000 soldats du contingent «disponibles» et fit passer le service militaire de 18 mois à 27 mois pour répondre aux demandes pressantes du commandement militaire. En 1956, le nombre de soldats du contingent passa ainsi de 170 000 à 400 000.

Le drame algérien prit dès lors toute son ampleur, les deux camps mobilisèrent toutes leurs forces pour gagner « leur » Guerre d’Algérie. Le gouvernement français, le pouvoir civil ordonna au pouvoir militaire de ramener rapidement l’ordre en Algérie à tout prix.

L’ordre fut intégralement exécuté. L’armée française parvint à  gagner toutes les batailles militaires qu’elle fut contrainte de livrer, notamment la bataille d’Alger. Cela leur coûta des pertes humaines relativement modérées, 60 000 blessés et 23 000 morts. Mais, si peu de soldats perdirent la vie, beaucoup perdirent dans cette guerre leur honneur, et beaucoup plus encore perdirent leur âme.

Jusqu’en mai 1958, tandis qu’à Alger, les responsables militaires remplissaient avec « efficacité » la mission que le pouvoir civil leur avait honteusement assignée, tandis qu’ils acceptaient de faire le sale boulot, de diriger le travail de basse police, que les présidents du Conseil des ministres de la IVe République leur confiaient lâchement les uns après les autres depuis 1954, voire 1945, à Paris, les civils, les responsables politiques s’entredéchiraient continûment dans des querelles politiciennes aussi médiocres qu’irresponsables, au regard des drames humains et politiques que vivait le pays.

D’octobre 1946 à octobre 1958, la IVe République a connu 25 présidences du Conseil des ministres, avec 17 présidents différents. La présidence de Guy MOLLET, la 21ème, fut la plus longue : 16 mois. La durée moyenne des 24 autres fut inférieure à 5 mois. La moyenne des 20 présidences précédant celle de Guy MOLLET ne fut que de 4 mois.

L’instabilité politique congénitale de la IVe République fut indéniablement la cause principale de l’ampleur que prit le drame algérien.

Est-ce dû à la paresse, à l’inculture, à l’inintelligence des auteurs ou à l’idéologie du temps, toujours est-il que l’histoire de la Guerre d’Algérie est rapportée de façon si simpliste et si partiale, qu’en 2021, à force d’avoir été instrumentalisée et caricaturée, elle est devenue incompréhensible, surtout pour ceux qui sont nés après la décolonisation.

L‘histoire de la Guerre d’Algérie fut particulièrement tragique, car, dans les évènements d’Algérie, la passion et l‘émotion l’ont malheureusement vite emporté sur la raison.

L’historien qui n’est pas conscient que le drame algérien fut avant tout un drame passionnel ne peut rien comprendre au déroulement des événements, et encore moins comprendre le comportement des acteurs qui ont participé à cette folie.

« Ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. » est une citation de George SANTAYANA dont la variante apocryphe la plus courante est : « Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre. »

Dans le long entretien qu’il accordé à l’Élysée le 16 novembre 2020 à deux journalistes de Jeune Afrique, Emmanuel MACRON a affirmé : « Avec les terroristes, on ne discute pas. On combat ».

En entendant le président de la République déclarer son opposition complète à toute négociation avec les djihadistes, alors que la France est engagée militairement au Sahel depuis plus de 8 ans, comment ne pas songer au triste et douloureux précédent algérien ?

De l’impossibilité de vivre sous le même toit quand l’amour est mort

Guy MOLLET reste célèbre pour avoir mené une guerre qu’il avait lui-même qualifiée d’«imbécile et sans issue». S’il fut détesté autant par la gauche que par la droite, il le fut surtout par ceux qui avaient le plus soutenu ses prises de position politiques entre 1956 et 1957.

Pour Michel WINOCK, « l’indétrônable secrétaire général de la SFIO » est ainsi détesté, non pour avoir trahi, mais paradoxalement pour avoir trop incarné en son temps les ambiguïtés et les contradictions, de son parti et des Français.

Le 9 janvier 1957, après la mise en accusation de la France à l’ONU dans le conflit algérien, le président du Conseil, avec à ses côtés Robert LACOSTE ministre résident, déclara qu’il s’agissait d’une ingérence inadmissible dans une affaire intérieure française, et déclina les mesures politiques, économiques et militaires qu’il comptait prendre.

9 janvier 1957 déclaration de Guy MOLLET

En 2021, la déclaration de Guy MOLLET apparaît totalement irréaliste, alors que lorsqu’elle fut faite elle était alors la plus consensuelle qui pût être imaginée, en France et en Algérie.

Elle était si consensuelle, que le 6 juin 1958, lorsque le général de GAULLE, lança au balcon du Forum d’Alger : «Je vous ai compris», et plus encore quand il ajouta : «à partir d’aujourd’hui la France considère que, dans toute l’Algérie, il n’y a qu’une seule catégorie d’habitants : il n’y a que des Français à part entière, des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. », la presse quasi unanime salua son discours comme étant l’assurance de la mise en œuvre effective et accélérée du plan de marche défini par Guy MOLLET, 18 mois plus tôt.

On sait aujourd’hui que les dirigeants du FLN ont eu très peur, en voyant l’immense foule mêlée et rassemblée à Alger acclamer le général de GAULLE, car ils savaient, mieux que personne que, si la République française arrivait à tenir sa promesse de liberté, d’égalité et de fraternité, cela contrarierait gravement leur projet de révolution algérienne.

Contrairement à ce qu’avait la coupable faiblesse de croire et de répéter la plupart des journalistes français à l’époque, les fellaghas n’étaient pas des délinquants de droit commun, devenus révolutionnaires par opportunité, cupidité, et/ou par hasard, mais des militants révolutionnaires devenus terroristes par nécessité.

En 1954, les nationalistes algériens du FLN se sont résolus à passer à la lutte armée, et à user de la violence terroriste, contraints par la situation politique qui était celle de l’Algérie alors.

Ils savaient que les Français de métropole, et les Européens d’Algérie encore moins, n’accepteraient jamais que soit accordée l’indépendance à trois départements français s’il n’y étaient pas acculés par la force. Ils savaient que, non seulement peu d’Algériens considéraient alors l’indépendance comme une priorité, mais que ceux qui la réclamaient étaient partagés entre pro FLN et pro MNA. Ils savaient enfin que pour des raisons historiques, bon nombre d’Algériens considéraient le MNA bien plus légitime que le FLN.

Pour toutes ces raisons les dirigeant du FLN ont compris qu’ils ne pourraient espérer arriver au pouvoir rapidement que par la violence la plus extrême, c’est-à-dire la violence terroriste, dirigée bien sûr contre la France, la puissance coloniale honnie par eux, mais aussi contre tous les Algériens qui oseraient contester leurs méthodes révolutionnaires expéditives.

Au pouvoir depuis exactement 12 mois, un record sous la IVe République, Guy MOLLET était bien informé de la situation lorsqu’il fit sa déclaration du 9 janvier 1957.

Il savait  que le fait que le FLN ait notablement augmenté les vagues d’attentats perpétrés en Algérie, notamment dans la capitale, était la preuve, non pas de l’accroissement de sa puissance, mais bien au contraire un aveu de son notable affaiblissement sous les coups que les militaires français pouvaient lui infliger depuis mars 1956, sans contrainte, grâce aux pouvoirs spéciaux.

Mais les indéniables succès qui commençaient à être obtenus sur le terrain par les soldats français étaient trop insuffisants pour faire cesser rapidement la guerre et surtout constituaient des freins puissants pour la recherche de solutions de paix réalistes.

Aucun acteur n’avait alors la légitimité démographique, ou démocratique, donnant l’assurance qu’il serait en mesure de faire respecter, par son camp, les engagements qu’il prendrait.

Aucune victoire militaire définitive d’un camp sur l’autre n’était donc imaginable en 1957, et aucune négociation crédible permettant de ramener la paix civile n’était sérieusement envisageable non plus.

Guy MOLLET était certainement parfaitement conscient de cela, mais sous la IVe République, l’instabilité parlementaire était telle qu’aucun responsable politique ne pouvait dire les vérités qui dérangent sous peine d’être immédiatement débarqué.

Ceci explique la teneur de la déclaration qu’il fit, le jour où les parachutistes se lançaient dans la Bataille d’Alger. Le schéma de son intervention fut simple, classique et cohérent, mais l’histoire a montré qu’à la date à laquelle elle fut prononcée, elle était déjà totalement irréaliste.

Le FLN savait qu’il menait contre la France une guerre révolutionnaire qui avait toutes les chances d’aboutir à la victoire. Car les soutiens qu’il recevait, dans le monde et en France même, devenaient chaque jour plus divers et plus nombreux.

Fort malheureusement, avant le retour au pouvoir du Général de GAULLE, les responsables politiques n’arrivaient pas à admettre que l’Algérie de papa était morte, et qu’il fallait en tirer au plus vite toutes les conséquences.

Pour des raisons démographiques, pour des raisons de civilisation et de religion, il est aujourd’hui évident que les 3 départements d’Algérie ne pouvaient plus rester des départements français, de même que l’Inde ne pouvait rester britannique après la Seconde Guerre mondiale.

Malheureusement en 1957 cette évidence était loin d’être largement reconnue, tant en France qu’en Algérie.

Le système colonial avait tellement perverti les esprits depuis trois quarts de siècle, que les plus belles intelligences restaient imperméables à ce que représente la force du nombre.

L’esprit missionnaire avait tellement converti les cœurs, que les Français les plus mécréants croyaient eux aussi au miracle des conversions de masse en matière culturelle, croyaient pouvoir faire de 10 millions d’Algériens des Français à part entière.

Parce que la plupart de ceux qui l’ont été sont morts, et d’autre part parce que l’énorme majorité de ceux qui sont encore en vie, ne souhaitent rien tant que le faire oublier, il est très difficile de trouver des Français qui osent encore confesser avoir été des partisans de l’Algérie française.

Lors du référendum constitutionnel du 28 septembre 1958 il y avait en métropole plus de 26,6 millions d’électeurs inscrits. Il y eut 22,5 millions de votants (84,94 %), 17,6 millions de vote oui (79,26%) et 4,6 millions de vote non.

On peut donc estimer que sur les 3 millions de Français qui étaient en âge de voter en 1958, plus de 2 millions de ceux qui ont voté oui sont encore vivants.

Ceux qui ont voté oui peuvent prétendre aujourd’hui qu’ils ont voté oui pour soutenir le général de GAULLE, sans pour autant être partisan de l’Algérie française. Ces cas ont sans doute existé, mais il est évident qu’ils ont été extrêmement rares car avant le 16 septembre 1959, très peu de Français pouvaient imaginer en septembre 1958 que le général de GAULLE n’était plus partisan de l’Algérie française alors qu’il venait de l’affirmer publiquement explicitement en juin 1958.

«Tout le monde a été, est ou sera gaulliste.»

On peut se demander si cette formule, souvent attribuée à de GAULLE lui-même, est vraiment d’André MALRAUX. En effet aucun de ceux qui la cite ne précise où et quand elle a été prononcée.

Que cette phrase soit apocryphe ou pas est de peu d’importance. Elle est devenue célèbre et largement rappelée parce qu’elle résume parfaitement les relations tumultueuses qu’a entretenues Charles de GAULLE avec l’ensemble des Français durant toute sa vie.

Contrairement à ce que font les hommes politiques professionnels, qui ne pensent qu’à leur réélection, le général de GAULLE ne pensait pas à plaire au plus grand nombre d’électeurs, il ne pensait pas à être politiquement correct pour ne pas heurter les «belles âmes», il pensait d’abord et avant tout à servir la France et à éclairer les Français.

Si tant de Français se déclarent gaullistes 50 ans après sa mort, c’est parce qu’ils en viennent à reconnaître les uns après les autres, que les analyses politiques et les décisions du général étaient pertinentes à terme.

Lorsque le 16 septembre 1959, le président de la République et de la Communauté française dévoila son plan longuement médité pour une solution politique du problème algérien, peu de Français comprirent que sa proposition était stratégique et tactique.

Comme Guy MOLLET trois ans plus tôt, le général de GAULLE était alors convaincu, plus que jamais, que la Guerre d’Algérie était « imbécile et sans issue » et qu’elle devait cesser au plus vite. Restait à le faire comprendre et entendre à tous le belligérants et à toutes les populations concernées en Algérie et en métropole.

Il savait que les 45 millions de Français métropolitains se rallieraient majoritairement rapidement à ses vues, trop heureux de voir enfin rentrer les centaines de milliers de soldats du contingent.

Il savait aussi que les militaires français qui lui avaient permis de revenir au pouvoir, et qui obtenaient sur le terrain d’indéniables succès, ne pourraient pas admettre ses propositions pour des raisons bien plus morales et affectives que politiques. Contrairement à ce que les idéologues «antifascistes» cherchent à faire accroire depuis 60 ans.

Il savait enfin qu’en 1959 le FNL n’avait aucune chance de sortir vainqueur d’une consultation électorale. Bien évidemment pas, si les bureaux de vote avaient été tenus par l’armée française, mais pas non plus si, par miracle, les électeurs algériens avaient pu s’exprimer librement, sous le regard d’observateurs internationaux indépendants.

Depuis la parution du livre d’Alain PEYREFITTE, en 1994, C’était de Gaulle, il n’y a plus aucun doute sur ce que fut la pensée profonde du général de GAULLE pendant le drame algérien.

Contrairement à ce qu’ont très longtemps prétendu beaucoup de ses plus fervents admirateurs, ce ne sont pas les évènements d’Alger en janvier 1960, qui ont fait changer d’avis le président de la République sur le futur qu’il imaginait et qu’il souhaitait personnellement pour l’Algérie. Preuve en sont les propos rapportés par Alain PEYREFITTE dans son livre.

Reçu à l’Élysée le 5 mars 1959 par l’homme du 18 juin, qui venait d’être élu premier président de la Ve République 2 mois plus tôt, lui-même fraichement élu député en novembre 1958, l’auteur a gardé un souvenir précis de l’échange qu’il eut avec Charles de GAULLE lors de ce qui fut leur premier entretien.

À sa grande stupéfaction, Alain PEYREFITTE découvrit ce jour là que le président ne se sentait nullement engagé par les propos qu’il avait tenus en Algérie en juin 1958. Et cela pour deux raisons simples qu’il lui expliqua de façon métaphorique, l’incompatibilité des cultures et la différence des démographies.

Alain Peyrefitte -C’était de Gaulle I -Gallimard – extraits – pages 60 à 72 – chapitre 6 et chapitre 7

France Algérie : un impossible divorce à l’amiable

Lors du drame de Mers-el-Kébir, en juillet 1940, le général de GAULLE a montré qu’il avait une exceptionnelle qualité, rare et essentielle pour un chef, la capacité de ne pas se laisser submerger par l’émotion, quelles que soient les circonstances.

C’est sans doute pourquoi il a réussi le prodige d’avoir été l’un des personnages les plus adulés, mais aussi l’un des plus détestés par les Français.

Aussi exigeant avec les Français qu’avec lui-même, de GAULLE n’était pas homme à s’apitoyer ni à s’attendrir publiquement, lorsqu’il en allait de l’avenir de la France.

Ce trait de caractère lui a valu l’animosité de tous ceux qui ne pouvaient comprendre ni son comportement, ni le sens de ses décisions stratégiques, ni la nécessité de ses décisions tactiques, et lui a valu le ressentiment de tous ceux qui ne voulaient surtout pas comprendre, aveuglés par leur terrible désespoir ou de vieilles haines recuites.

Le 8 janvier 1961 – résultat du référendum sur l’autodétermination de l’Algérie

TRIBUNE – L’intellectuel et écrivain, Régis DEBRAY, souligne que, pour la première fois depuis deux siècles, la France est gouvernée par une génération de «managers» qui n’ont participé, à titre personnel, à aucun conflit armé.

Publié dans  Le Figaro le 10 janvier 2021

«C’est le destin des guerres dans nos démocraties contemporaines de passer par trois phases: l’euphorie de la cause juste, la morosité de la guerre d’usure et la préparation du rapatriement des troupes», juge Régis DEBRAY; Clairefond

Faire simple est difficile. Marx peut aider. J’entends les Marx Brothers«Un enfant de 7 ans résoudrait ce problème!», s’exclame Groucho en maréchal, penché sur une carte d’état-major. Un silence, puis: «Faites venir un enfant de 7 ans

Que verrait cet ingénu en se penchant sur la France guerroyant vaillamment en Afrique? D’abord, qu’un cher et vieux pays pour lequel la mort de deux soldats en opération est un traumatisme national, avec un discours présidentiel et une émouvante cérémonie, est parvenu, dans sa société civile, à un point de sa trajectoire historique et à un degré de civilisation tels qu’il est pour lui déraisonnable de faire la guerre, où que ce soit. En 1418, une journée à 1000 tués sur le front était une bonne journée et, à 10.000, dans une offensive, une mauvaise journée.

Pour la première fois depuis deux siècles, la France est gouvernée par une génération qui n’a pas connu de guerre, civile, mondiale ou coloniale. Pour nos jeunes managers, enfants gâtés de l’histoire, les soldats sont des fonctionnaires en poste, tenus à des règles comptables, même si nos volontaires ont, eux, une plus haute idée de leur mission. Quand, de notre côté, rien ne vaut la vie et qu’en face la vie ne vaut rien, mieux vaudrait assigner à un service public (non encore privatisé), des tâches moins exposées: psychologiques – patrouiller en ville -, technologiques – robotiser -, et plus urgentes – la cyberguerre.

Reste qu’une nation, comme un individu, hérite de son passé certaines compulsions de répétition, des «conduites incoercibles par lesquelles le sujet se place activement dans des situations pénibles sans se souvenir du prototype et avec l’impression très vive qu’il s’agit d’une chose pleinement motivée dans l’actuel» (FREUD). L’une de ces conduites amnésiques porte en France le nom d’«opex» (opération extérieure). Soit un scénario immuable, comportant trois séquences.

Le trio utile sur les plateaux serait l’ethnologue, l’historien et le géographe, spécialistes des lieux, mais non nos leaders d’opinion.

La première est à l’euphorie.

Il est question non de conflit, mais d’intervention, pacification ou «stabilisation régionale». Les premiers succès poussent à l’optimisme. L’opération paraît de bon sens parce qu’elle n’a qu’un ennemi, partout le même: un «isme» multiface et conquérant. Hier, le communisme ; aujourd’hui, le terrorisme. Que des pays communistes aient pu en venir aux mains (URSS, Chine, Vietnam, Cambodge, etc.) prouve assez qu’il ne s’agissait pas d’une entité homogène. Le terrorisme l’est encore moins: pas de Moscou, ni de partis, ni de doctrine. Aussi ses praticiens d’occasion savent-ils fort bien s’exterminer les uns les autres (chiites et sunnites, par exemple). Quand on prend un qualificatif pour un substantif, on se trompe de sujet. On a oublié le fait national, religieux ou tribal. On escamote dans son discours une réalité complexe derrière une abstraction simpliste: définition de l’idéologie.

L’«isme» simplifie et facilite la vente à l’opinion. Le consensus est entretenu par l’expert, le baroudeur et l’intellectuel. Le premier (genre cadre de réserve) parlera tactique, matériel, renforcement des effectifs en vue du dernier quart d’heure (le «surge»). Le second (genre type bien) évoquera, retour d’une visite sur place, les affres mais aussi les difficiles vertus de l’engagement. Le troisième (genre phraseur) veillera aux majuscules, aux valeurs et à l’Occident. Jusqu’à transmuer des talibans en «freedom fighters» et des djihadistes en admirables rebelles.

Et, coiffant ce trio classique, se tient le donneur d’ordre. C’est le plus dangereux, parce que le locataire de l’Élysée ne connaît rien de la région où porter le fer, qu’il a le dernier sondage pour boussole et pense, s’il pense, à très court terme, à sa réélection.

Le trio utile sur les plateaux serait l’ethnologue, l’historien et le géographe, spécialistes des lieux, mais non nos leaders d’opinion. Le risque, avec ces savants trop discrets, serait de voir les choses se compliquer (montrant un enchevêtrement de traditions, tribus, climats, clans et confessions). La brillante invasion de la Libye s’est opérée, par exemple, sans consultation des connaisseurs du pays ni même de notre ambassadeur sur place, arabisant émérite. Un médiatique ignare servit de référence.

C’est ainsi qu’avec les meilleures intentions du monde – répondre à un appel au secours ou riposter à une atrocité (comme le massacre par le FLN algérien d’un village entier, Melouza) – des valeureux se retrouvent au milieu de populations dont on ignore et le passé, et la langue, et la religion, et la cuisine, et les structures de parenté. Les peuples n’aiment pas les missionnaires armés, et l’autochtone sait bien que les Robocop tombés du ciel repartiront un jour ; après quoi viendront les règlements de compte (ce qui incite à la réserve). Sur le papier, l’homme des droits de l’homme n’a pas de mémoire, ni de dieux particuliers, ni d’ancrage au sol. Sur le terrain, il y a des surprises.

McNAMARA, l’ancien ordonnateur de la «guerre du Vietnam», a fait ses comptes dix ans après (le temps qu’il faut à un adulte pour parvenir à l’âge de raison). «Nous ne connaissions rien du Vietnam et de son peuple. Nous n’étions pas chez nous et nous ne pouvions que perdre cette guerre d’indépendance, malgré notre formidable supériorité militaire. Et notre théorie des dominos était fausse (si le Vietnam tombe, toute l’Asie s’écroule).» Mais il n’y a pas de leçons de l’histoire, et le franc-parler d’un responsable nord-américain courageux et matter of fact n’est pas à la portée de tous. Il n’a pas empêché son pays d’enchaîner imperturbablement sur la Somalie, l’Irak, l’Afghanistan et la Syrie – même veine, même amertume. Tout se passe comme si la France, à son échelle (5000 hommes, non 500.000), entendait poursuivre la lourde tâche (seule, quoique avec le soutien logistique et décisif du grand patron leading from behind).

Avec une différence notable: le complexe «militaro-industriel» compte peu, chez nous, à côté du complexe «militaro-intellectuel» (Pierre CONESA) où le boutefeu n’est pas celui qu’on croit. C’est un vieux paradoxe: les civils qui n’ont pas l’expérience du feu ni du service militaire sont beaucoup plus bellicistes que les militaires eux-mêmes, qui sont des gens pondérés et sachant de quoi ils parlent.

Le fait qu’il n’y ait jamais de précédent fait partie du tragique de l’histoire.

La deuxième phase est à la morosité.

Il y eut certes un bon départ, dans la capitale, vu l’écrasante disproportion des capacités (maîtrise complète du ciel, des mers et des grandes villes, satellites d’observation, drones, etc.), ainsi qu’un président qui a vu bondir à domicile sa cote de popularité, exulte et bombe le torse. La posture «chef des armées» est toujours d’excellent rapport. Mais peu après commence, dans l’inattention et l’indifférence générale (on a d’autres chats à fouetter), une guerre d’usure, enlisante et sans éclat, avec ses victimes et ses bavures. On en appelle alors aux «alliés», qui rechignent, en dépit d’un crochet humanitaire par l’ONU, car seul un empire peut bricoler de chic une «coalition internationale». Ce n’est pas dans nos moyens. La grande pensée, c’est une montée en puissance de forces locales, afin que ceux qu’on était venu sauver puissent devenir les sauveteurs des sauveurs.

On parlera donc de vietnamiser, afghaniser, sahéliser (etc.) une partie mal engagée, en entraînant et encadrant une armée «nationale et souveraine». C’est l’heure de la «nation building» à la charge d’un occupant étranger: le paradoxe ne fait rire personne. Résultat: corruption, désertions, double jeu et peu d’entrain. L’armée indigène et supposée flambant neuve, chargée de protéger les protecteurs, ne rendra pas les services attendus. Elle est d’emblée déconsidérée comme une force supplétive, et le sentiment anti-intervenant gagne la population. Elle s’exaspère et manifeste. Se lèvent alors, en métropole, des questions murmurées prudemment, puis bientôt à voix haute. À quoi bon tous ces morts? Tous ces dévouements pour de l’ingratitude? Et pourquoi tant de milliards dépensés au loin quand on en aurait tant besoin sur place?

La troisième phase est l’organisation en sous-main du retour à la maison.

Elle commence par la dénonciation officielle des «lâches partisans de l’abandon», insoucieux des funestes conséquences qui en résulteraient, car, c’est évident, «on ne négocie pas avec des terroristes». Elle est le préalable obligé à l’ouverture de pourparlers secrets, bientôt publics. Mais c’est déjà tard et il n’y a plus rien d’autre à discuter que les modalités d’une retraite qu’on espère honorable, à quoi s’ajoute rarement le sort réservé aux recrutés locaux. L’Occident (l’Union soviétique n’a pas dérogé à la règle en Afghanistan) abrite une espèce invasive, mais qui a l’art, à Kaboul comme à Tripoli, de fausser compagnie sans s’occuper de la suite. Et pour cause: venue pour réparer un désordre, on laisse derrière soi un chaos.

La page sera tournée sans mot dire. Comment un rapport de forces conventionnelles de 100 à 1 peut-il déboucher à chaque reprise sur une déconfiture – c’est la question à ne pas poser, le bilan critique à éviter, ce qui permettra de recommencer à la prochaine décennie, avec d’autres présidents, moralistes et humanitaires. Le fait qu’il n’y ait jamais de précédent fait partie du tragique de l’histoire. Mais alors, on cesse de défendre nos intérêts, nos entreprises, nos compatriotes? On déchire les accords de défense, on laisse tomber nos obligés? Un réaliste à l’américaine pourrait ici souffler à ses épigones deux façons de procéder: l’opération coup de poing, aéroportée, type commando ; et/ou le camp retranché sur le terrain, comme en Irak. Cela ne résout rien sur le long terme, mais limite la casse. Un cynisme peu glorieux, certes, mais dans le conflit asymétrique où de supérieures intelligences accumulent les bêtises, inutile de rêver: le pont d’Arcole est et restera hors de portée.

Le dernier ouvrage paru de l’écrivain Régis DEBRAY est «D’un siècle l’autre» (Gallimard, 304 p., 20 €).

La rédaction vous conseille

[Le 14 avril 2021, 12 H00, R. S., Nice] : Ancien professeur au lycée Lyautey de Casablanca, et journaliste à Paris, Alexandre GERBI est l’auteur de Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses (L’Harmattan, 2006). Il est aussi l’auteur d’un article publié en 2016 sur L’Obs avec Rue89. Vous devriez le lire rapidement pour votre information : Identité nationale : la fin de cinquante ans de mensonges ?