N° 584 La Chine des ingénieurs face à une Amérique des cabinets d’avocats, et une « Europe puissance » devenue un musée ?
D’un côté le pragmatisme froid, face au juridisme, et de l’autre un fédéralisme rampant que refusent les peuples d’Europe.
Dans l’article publié dans Le Figaro le 24 septembre, l’analyste chinois, DAN Wang, émigré aux États-Unis, analyse parfaitement la situation :
– la Chine a gardé l’ossature partisane du communisme, forte et contraignante sur sa population, profitant de toutes les avancées technologiques, resserrant les mailles du filet sociétal, mais virant radicalement de stratégie économique, du temps de DENG Xiaoping.
Elle est allée vers un système capitaliste, libérant les énergies créatrices et l’appât du gain, qui semblent dans les gènes de son peuple, tout en le gardant sous contrôle de l’État dans le cadre d’une économie dirigée, et sanctionnant les écarts sans état d’âme.
Elle a envoyé ses scientifiques et ses ingénieurs se former en Occident, en en profitant pour pirater toutes les innovations américaines et autres, sans oublier d’imposer, dans les contrats passés avec les entreprises occidentales voulant s’implanter en Chine, l’obligation de livrer au moins une partie de leurs licences et secrets de fabrication.
– Les États-Unis, pour leur part, fonctionnent sous un système économique dominé par un juridisme rigoureux et vétilleux, qui fait la prospérité effective des cabinets d’avocats : il suffit de voir le nombre de clauses et de pages que comporte le moindre contrat américain, assorti de sanctions justifiées par des clauses d’extraterritorialité exorbitantes du droit américain.
Mais, tout en faisant cela, ils ne peuvent que déplorer la naïveté de leurs scientifiques, qui publient trop souvent, dans des revues en libre accès, la plupart de leurs découvertes et l’avancées de leurs travaux de recherche fondamentale ou appliquée, autre porte facilement ouverte au piratage chinois, qui en tire rapidement le profit maximum, que leurs propres scientifiques multiplient à l’envi. Si l’on nous dit qu’actuellement la Chine s’essouffle avec l’effondrement de sa démographie, il n’est pas sûr que l’on puisse vraiment s’appuyer là-dessus pour se rassurer sur sa volonté de revanche et de domination mondiale.
– Quant à l’Europe, hélas ! Elle a depuis longtemps oublié et perverti les principes initiaux de sa construction, dans ce qu’est maintenant devenue l’Union européenne : mise à la trappe du confédéralisme des origines et du principe de subsidiarité sur quoi il était appuyé ; on veut nous conduire plus ou moins sournoisement (mais de plus en plus ouvertement) vers un fédéralisme sur lequel les peuples ne sont jamais consultés ; on a inversé la règle de la subsidiarité ; au lieu de traiter aux échelons inférieurs tout ce qui pouvait l’être avant de remonter à l’échelon supérieur, tout ou presque se décide à Bruxelles pour être ensuite imposé à l’échelon des États de moins en moins souverains, et à leurs sous-multiples, qu’il s’agisse des juridictions « droit-de-l’hommistes » ou de la bureaucratie administrative.
Il suffit de voir, à Bruxelles, à Strasbourg ou ailleurs, le gigantisme des infrastructures qui hébergent une bureaucratie pléthorique, dont la seule vocation est de produire de la règlementation sur tous les sujets imaginables, pour comprendre pourquoi l’Europe se fossilise et se marginalise.
La règlementation contraignante, que la Commission impose aux États-membres de moins en moins autonomes, ne va de pair qu’avec la soumission de ceux-ci à la suzeraineté « États-Unienne ». Les derniers choix récents sur la politique de défense européenne, avec refus de la rendre indépendante du matériel américain afin de promouvoir une industrie de défense purement européenne, en est la dernière preuve. L’Europe, telle qu’elle se construit, au-delà du verbiage des discours officiels, refuse dans les faits et les actes, d’être une puissance dynamique et volontariste. Elle ne sera bientôt plus qu’un musée des gloires passées que visiteront les touristes du monde entier.
L’analyste chinois DAN Wang, qui vit aujourd’hui aux États-Unis, raconte les raisons de l’ascension de la Chine, sans en cacher ses revers. Son livre, La Chine à toute vitesse, a été élu « livre de l’année » par plusieurs médias anglais. Il vient d’être publié en français, aux Éditions Arpa.
LE FIGARO. – LE FIGARO. – Vous opposez « la Chine des ingénieurs » à « l’Amérique des avocats », la première mettant son peuple au service de la construction et la seconde, trop « réglementée », bloquant tout changement, les bons comme les mauvais. Que voulez-vous dire par là ?
- DAN Wang. – Je veux d’abord rappeler que les États-Unis et la Chine sont pour moi des pays qui se ressemblent, parce qu’ils se considèrent comme des superpuissances et traitent tous les autres comme de petits pays. C’est pourquoi les Américains se sentent très à l’aise en Chine. Parfois même plus qu’en Europe… Les Américains respectent le dynamisme, l’esprit d’entreprise, la motivation et l’ambition, ils se concentrent sur les affaires. Tout comme les Chinois. Mais il existe une grande différence entre les deux pays en matière de politique de développement. Pour corriger le chaos laissé par MAO, les membres du Comité central du Parti communiste chinois, dans les années 1980 et 1990, ont promu des ingénieurs aux postes les plus élevés du gouvernement. C’est la raison pour laquelle la Chine ne cesse de construire, qu’il s’agisse de routes et d’autoroutes, de ponts, d’hôpitaux, d’éoliennes ou de centrales nucléaires… Les États-Unis, au contraire, ont des gouvernements formés par et pour des avocats. Les avocats conçoivent des procédures qui freinent ou empêchent la construction et brident l’État.
LE FIGARO. – Ces avantages que vous voyez du côté chinois donnent-ils un atout décisif sur les États-Unis en cas de confrontation militaire ?
- Absolument. La Chine d’aujourd’hui, qui a survécu au communisme, à la Révolution culturelle, prend très au sérieux les questions de souveraineté, notamment dans le domaine énergétique. Je ne crois pas que le Parti communiste soit réellement préoccupé par le changement climatique, je pense qu’il se préoccupe de la responsabilité environnementale pour acquérir des technologies qu’il ne possédait pas jusque-là. Il veut disposer d’électricité pour brûler du charbon chinois, utiliser l’énergie nucléaire chinoise et l’énergie solaire chinoise plutôt que du gaz russe ou américain. Les Chinois ont un écosystème industriel très complet, alors qu’aux États-Unis l’industrie s’est considérablement délabrée. Les dirigeants chinois ont examiné les erreurs commises par les États-Unis, afin de ne pas les reproduire. Je ne pense pas qu’ils aspirent à un conflit avec les États-Unis, mais ils s’y préparent.
LE FIGARO. – Cette préparation leur rend-elle les choses plus faciles pour s’emparer de Taïwan, par la force ou par un étranglement économique et politique ?
- Je ne pense pas que ce sera une tâche facile. Les États-Unis pourraient lâcher Taïwan, mais ils pourraient aussi décider de l’aider. Je n’ai pas l’impression que la Chine soit pressée, tant qu’elle estime que le temps joue en sa faveur et que la paix est pour le moment assurée. Ses dirigeants font preuve de patience, ils ne se fixent pas de calendrier précis.
LE FIGARO. – Où placez-vous l’Europe dans cette configuration ?
- Je la vois comme un musée. Un musée sympa. J’ai l’impression que l’Europe est beaucoup plus axée sur l’art de vivre. Elle me donne l’impression d’être en retard. Je me sens plus proche des Américains.
LE FIGARO. – Et la France ?
- Je sais qu’il y a une tentation, chez certains hommes politiques, d’être plus proches de la Chine que des États-Unis, et cela m’étonne. Je connais la proximité entretenue par de nombreux intellectuels français avec le communisme dans les années 1960, mais je trouve incroyable qu’il y ait des partis qui veuillent aujourd’hui se rapprocher du communisme chinois ! Bien sûr, TRUMP est chaotique. Mais la principale source de financement des activités russes, c’est la Chine, pas les États-Unis… La notion de liberté est étrangère au Parti communiste chinois, comme d’ailleurs à tous les autres partis communistes. J’ai quitté la Chine pour la deuxième fois en 2023 parce que j’aspirais à autre chose. J’étais sans larmes. En Chine, il n’y a qu’une seule voix, et peut-être même celle d’un seul homme, et moi j’aspire à la liberté et à la discussion. Même si je peux comprendre qu’il y ait un certain attrait dans le communisme, qui revêt parfois de belles couleurs et qui a une si belle chanson, L’Internationale.
LE FIGARO. – Comment expliquez-vous les failles des États-Unis dans leur concurrence avec la Chine ?
- Les États-Unis ne se sont pas tellement souciés de leur industrie manufacturière, dont ils ont confié la production à la Chine, considérant que la Californie jouait un rôle crucial en matière de recherche et de marketing. Ils ont donné la priorité à la conservation du savoir, à la connaissance, à tout ce qui concerne les processus, en oubliant, contrairement aux Chinois, que le savoir est une chose vivante et doit s’incarner dans la pratique pour être profitable. Les États-Unis disposent d’une monnaie de réserve mondiale, ce qui signifie que leur monnaie sera toujours surévaluée, ce qui rend plus difficile l’exportation. Aujourd’hui, ils comprennent qu’ils dépendent d’un adversaire politique pour fabriquer certaines choses.
LE FIGARO. – Pensez-vous que la Chine s’ouvrira un jour au pluralisme et à la liberté ?
- C’est difficile à imaginer, car elle n’a jamais vraiment connu le pluralisme. À l’époque impériale, entouré de ses concubines, l’empereur ne discutait des choses importantes qu’avec la cour. La société n’était ni libre ni ouverte, et les idées nouvelles, jamais valorisées. Partout où naissait une certaine forme d’expression, elle était toujours étouffée… Mais on ne peut pas empêcher les gens de parler. C’est la raison pour laquelle de nombreux Chinois partent au Canada, aux États-Unis, en Europe.
LE FIGARO. – Quelle est la nature des relations entre POUTINE et XI Jinping ?
- XI Jinping semble aimer la culture russe. Il aime faire l’éloge de POUTINE. Les deux présidents se sont rencontrés une trentaine de fois. Ils boivent de la vodka ensemble. Et je ne pense pas que XI s’entende très bien avec les Américains. Ni qu’il puisse apprécier TRUMP.
LE FIGARO. – A-t-il imposé des lignes rouges à POUTINE sur l’utilisation d’une bombe nucléaire tactique ?
- C’est ce qui se dit publiquement, qu’il a exercé une certaine pression sur POUTINE. Mais je pense que cela signifie surtout que XI Jinping n’est pas un grand belliciste et qu’il n’aime pas les grands bouleversements sur la scène internationale. Je pense qu’il n’a pas apprécié l’attaque de TRUMP contre l’Iran, même s’il accepte la situation parce que l’Iran tient bon et que les États-Unis sont en mauvaise posture.
PROPOS RECUEILLIS PAR Isabelle LASSERRE
Comme François BAYROU l’a rappelé en février 2002, « si on pense tous la même chose c’est qu’on ne pense plus rien ». D’où l’importance des débats et de la disputatio.
[Le 4 octobre 2026, 19 H20, J. M., Carnon] : Accord complet À suivre
[Le 4 octobre 2026, 8 H00, P. C., Notre-Dame de la Rouvière] : Les Chinois ont de la mémoire. l’humiliation et le mépris cela se paye un jour.







